Pakistan (procès d’Asia Bibi): sous le règne de la loi anti-blasphème

Asia Bibi en prison (dessin réalisé par une chrétienne pakistanaise)

Asia Bibi devrait comparaître devant la Cour Suprême la 2semaine d’octobre, à la date du 13 octobre. En définitive, le procès a été finalement ajourné sine die par les juges sous la menace des islamistes qui exigent sa mort en échange de la paix. Dans uneune fatwa de circonstance, 150 muftis  menaçaient de mettre le pays à feu et à sang en cas de libération d’Asia Bibi, et de s’en prendre aux juges en cas d’audience. Les forces de police étaient fortement mobilisés pour cette audience (voir INFO CHRÉTIENNE).

Quelle que soit l’issue du procès, la minorité chrétienne du Pakistan en souffrira, comme elle souffre déjà au quotidien de la loi anti-blasphème, comme le démontre Portes Ouvertes dans cet article.

L'ACAT ne baisse pas les bras

Il y a deux ans, le 16 octobre 2014, la condamnation à mort d’Asia Bibi était confirmée par un tribunal pakistanais. L’ACAT s’était alors mobilisée pour demander une grâce présidentielle. Nous n’étions pas les seuls : cette chrétienne pakistanaise de 47 ans, mère de quatre enfants, condamnée  à la peine capitale pour blasphème, a ému le monde entier et les actions en sa faveur se sont depuis multipliées.
Le 13 octobre, la Cour suprême pakistanaise se prononcera à son tour sur le sort d’Asia Bibi. Pour elle, il s’agit de l’audience de la dernière chance. Au Pakistan, la situation est tendue, la famille se sent menacée et ses avocats se préparent à plaider. Depuis la reprise des exécutions au Pakistan en décembre 2014, plus de 418 personnes ont été exécutées. En fonction de la décision qui tombera demain, l’ACAT se mobilisera à nouveau :

  • Si la décision est positive et si la Cour annule la condamnation à mort, les risques d’assassinat d’Asia Bibi à sa sortie de prison sont grands. L’ACAT demandera son extradition du Pakistan et sa mise à l’abri dès sa libération.
  • Si la peine est commuée en peine de prison, nous continuerons à faire pression pour sa libération.
  • Si la peine de mort est confirmée, l’ACAT renouvellera sa demande de grâce au président du Pakistan.

101.019 pétitions en ligne en faveur d’Asia Bibi déposées à l’Ambassade du Pakistan à Paris

Les pétitions en ligne signées demandant la grâce présidentielle pour Asia Bibi ont été déposées le 12 octobre vers midi à l’Ambassade du Pakistan à Paris.

C’est bien un total de 101.019 signatures qui ont été déposées le 12 octobre à l’Ambassade du Pakistan à Paris, à la veille du jugement d’appel par la Cour Suprême du Pakistan, à Islamabad, concernant sa condamnation à la pendaison sur la fausse accusation de « blasphème ».

Les 87 656 signatures issues du site en français étaient présentées en trois cahiers. Un quatrième cahier portait les 13 363 signatures obtenues par le site web en italien. Ce qui faisait un total de 101.019 signatures.

Asia Bibi souffre dans sa prison en attendant la sentence de la Cour Suprême... priez pour elle !

« Je n’ai jamais connu une femme aussi forte et courageuse comme Asia. Animée de ce courage que seule une foi profonde en Dieu et en la Providence peut susciter. Asia sait et dit toujours que Dieu aime et soutient ses enfants. Même en prison, elle se sent aimée, continue de croire et d’espérer », a confié Joseph Nadeem, tuteur de la famille d’Asia Bibi à Paolo Affatato pour Vatican Insider.

Cette foi l’anime dès le début de l’affaire, comme elle a écrit dans son livre-témoignage : "J’irai [au supplice] la tête haute, sans peur, parce que je serai en compagnie de Notre Seigneur et de la Sainte Vierge Marie qui m’accueilleront dans leurs bras."

Tant que le verdict n’a pas été rendu par la Cour Suprême, continuons à augmenter le nombre de ceux qui veulent sa libération. Si vous ne l’avez pas encore fait, demandez à vos connaissances de signer cette pétition dont voici le lien :

http://petit.io/petition/federation-pro-europa-christiana/petition-demandant-la-grace-d-asia-bibi-au-president-du-pakistan

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1. Des chrétiens stressés et déprimés : un constat en quelques citations

C’est une question de survie. Avant même de savoir lire et écrire, une des premières choses que les enfants chrétiens du Pakistan apprennent sont les dangers de la loi sur le blasphème.1

Les parents chrétiens craignent que leurs enfants soient accusés de blasphème, comme Chand, papa d’un petit garçon : « Je suis terrifié pour mon fils. Je ne peux enlever de ma tête l’histoire de ce petit de 8 ans, Dildar Masih qui a été accusé de blasphème. Les professeurs d’école de mes neveux leur ont dit d’être très prudents. »

La minorité chrétienne de ce pays est particulièrement touchée par cette loi. Les chrétiens représentent environ 4% de la population totale, mais 12% des 691 cas de blasphème enregistrés l’an dernier impliquent des chrétiens. De plus, quand un chrétien est accusé de blasphème, il a moins de possibilité de s’en sortir, car quand un musulman porte des accusations contre un chrétien, son témoignage pèse plus lourd que celui du chrétien.

Risquant d’être accusés à tout moment de blasphème et subissant des discriminations au quotidien car considérés comme impurs (Asia Bibi a été accusée de blasphème pour avoir voulu boire la même eau que d’autres villageoises), les chrétiens pakistanais souffrent de niveaux élevés de stress. Selon un psychiatre (dont nous ne pouvons pas donner l’identité pour des raisons de sécurité), dont beaucoup de clients chrétiens souffrent de dépression profonde « les chrétiens doivent travailler plus dur et être plus performants que les musulmans, ou ils perdent leurs emplois. C’est pourquoi j’ai vu des chrétiens qui travaillent extrêmement dur et d’autres qui, paralysés par la peur ne font rien du tout. Personne ne sait qu’ils me consultent.»

2. La loi anti-blasphème encourage les migrations

- Fuite vers l’étranger

De nombreux chrétiens pakistanais fuient la persécution. Si Asia Bibi était libérée, elle risquerait d’être assassinée au Pakistan et serait dans l’obligation de quitter son pays, ainsi que le juge et toute personne impliquée dans sa libération.

Exemple de la Thaïlande : « Bien sûr, le Pakistan me manque » raconte Javed, qui a obtenu le statut de réfugié « mais là-bas, je risquais à tout moment d’être accusé de blasphème et condamné à mort. » Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), il y aurait actuellement 11 500 demandeurs d’asile pakistanais en Thaïlande, tous chrétiens. Pendant la procédure de demande d’asile, ils préfèrent vivre entassés les uns sur les autres dans des appartements. Ils ne parlent pas la langue locale, leurs enfants ne sont pas scolarisés, ils n’ont pas accès aux soins médicaux et ils vivent souvent de ce que leur donnent les églises locales. Si la police les découvre, ils sont envoyés dans des centres de détention où les conditions de vie sont terribles ; plusieurs y ont déjà trouvé la mort.

Exemple en 2012 : une jeune fille, Rimsha Masih, accusée de blasphème est libérée sous caution. Bien qu’innocentée depuis, elle et sa famille étaient en danger de mort. Ils auraient dû vivre cachés dans leur pays. Ils ont trouvé refuge au Canada.

- Fuite à l’intérieur du pays

Suite à des accusations de blasphème, c’est toute la famille élargie, voire la communauté chrétienne de tout un village qui doit fuir, sans assurance de pouvoir revenir.

Exemple en juin 2016 : au moins 10 familles chrétiennes ont dû fuir leur village de Kot Amam Din au Pendjab par crainte des émeutes suite à une accusation de blasphème envers Usman Masih (30 ans).

Exemple en novembre 2014 : un jeune couple de chrétiens Shahzad Masih, 26 ans, et sa femme Shama Bibi, 24 ans ont été brulés vifs et jetés dans un four par une foule de musulmans après que Shama ait été accusée de blasphème. Pour échapper au carnage, les chrétiens du village ont fui.

Exemple en mai 2011 : suite à l’acquittement de deux chrétiens, Mushtaq Gill et son fils Farrukh, accusés de blasphème, des centaines d’islamistes ont dévasté des maisons, une école chrétienne et une église à Gujranwala au Pakistan.

Malala Yousafzai, Prix Nobel de la paix 2014, rapporte le parcours d’Asia Bibi dans son livre-témoignage*

Un jour de novembre 2010, on apprit aux informations qu'une chrétienne du nom d'Asia Bibi avait été condamnée à mort par pendaison. C'était une pauvre femme mère de cinq enfants qui gagnait sa vie comme cueilleuse dans les vergers d'un village du Punjab. Un jour de grande chaleur, elle était allée chercher de l'eau pour ses compagnes de travail et quelques-unes avaient refusé d'en boire, disant que l'eau était impure parce qu'elle était chrétienne. Elles croyaient qu'en tant que musulmanes, elles seraient souillées si elles buvaient avec elle. L'une d'elles était sa voisine, qui lui en voulait parce que la chèvre d'Asia Bibi avait prétendument endommagé son abreuvoir. Elles avaient fini par se disputer et bien sûr, tout comme dans nos disputes à l'école, chacun avait sa version des faits. Selon l'une de ces versions, elles avaient essayé de convertir Asia à l'islam. Elle avait répondu que le Christ était mort sur la Croix pour la rémission des péchés des chrétiens. Elle demanda ce que le prophète Mahomet avait fait pour les musulmans. L'une des femmes la dénonça à l'imam local, qui informa la police. Elle resta plus d'un an en prison avant que l'affaire passe en justice et que le tribunal la condamne à mort. 

*"Moi, Malala, je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans », Éditions Fervane, 2014, p. 296

3. Un lien entre la pénalisation du blasphème et la persécution des chrétiens

La loi sur le blasphème entraîne de dramatiques situations et de graves manquements à la liberté d’expression et de religion. Pourtant, le Pakistan a bel et bien approuvé l’Article 18 et signé la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Il y a trente ans, le Pakistan adoptait la loi Pénale de 1986. En exigeant la peine de mort en réponse au blasphème, cette nouvelle loi a couronné 40 ans de transformation du pays. Cet État né d’un projet de liberté religieuse, est devenu le pays le plus déterminé du monde à lutter contre le blasphème.

Dès lors, le nombre d’accusations de blasphème a augmenté. Certaines ont déclenché des émeutes qui ont fait les gros titres et les situations de certaines victimes, comme Asia Bibi, ont ainsi pu être mises en lumière dans le monde entier. Au Pakistan, des hommes politiques (Salman Taseer2 et Shahbaz Bhatti3 ) ont été assassinés pour avoir critiqué les lois anti- blasphème alors que leurs assassins ont été honorés comme des héros auprès du grand public.

4. Loi unanimement condamnée par les instances internationales

D’autres pays ont adopté des lois contre le blasphème, comme l’Indonésie, l’Éthiopie, la Gambie, le Nigéria, le Rwanda, la Somalie, la Tanzanie et le Zimbabwe, le Soudan ou l’Égypte.

Partout elles sont utilisées comme un instrument de délation et d’abus à des fins de pouvoir politique et/ou financier.

Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté de religion ou de conviction dit que les lois anti-blasphème « devraient être abrogées dans le monde entier afin de garantir les droits des convertis. » Le Parlement Européen exprime une « grave préoccupation » quant à l’abus de l’utilisation des lois anti-blasphème au Pakistan et exhorte ce pays à « procéder à un examen approfondi » de ces lois. La Chambre des Représentants aux États-Unis envisage deux résolutions incitant le Pakistan à les abroger. Le Conseil Œcuménique des Églises pense qu’elles inspirent des « violations massives des droits de l’homme. »

En juin 2016, le Forum Européen Interreligieux pour la Liberté de Religion a publié une lettre ouverte aux délégations des Nations Unies à propos de consultations « visant à étudier comment mettre un terme aux lois anti-blasphème et de l’apostasie ».

5. Le changement doit venir de l’intérieur

Que va devenir Asia Bibi ? L’audience en appel aura-t-elle vraiment lieu dans quelques semaines ou sera-t-elle encore repoussée ?

Quelle que soit l’issue du procès, la minorité chrétienne du Pakistan en souffrira : en cas d’acquittement, le juge, le législateur et Asia Bibi elle-même seraient amenés à quitter le pays immédiatement et de violentes attaques contre les chrétiens sont à craindre de la part des extrémistes islamiques. Et si la condamnation est maintenue, les extrémistes auront gagné.

La situation semble être dans une impasse et Asia Bibi est devenue très encombrante pour le régime pakistanais. Si Asia Bibi est libérée sous la pression internationale, le régime pakistanais perdra la face, chose inadmissible dans un pays où la notion d’honneur prime sur tout le reste. Si elle est condamnée à mort, le Pakistan devra faire face à une levée de bouclier des pays occidentaux. A moins d’un changement de mentalité à l’intérieur du pays, Asia Bibi risque malheureusement de passer encore de longues années en prison.

Pour sortir Asia Bibi de prison, la pression internationale devrait, non pas se concentrer sur elle, mais sur une transformation intérieure de la société pakistanaise. 

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Notes

Article 295-C du Code pénal du Pakistan : « toute remarque dérogatoire, etc., vis-à-vis du Prophète sacré [...] à l'écrit ou à l'oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation, directe ou indirecte [...] sera punie de la mort, ou de l'emprisonnement à vie, et aussi passible d'une amende. »

Gouverneur du Pendjab assassiné en 2011 par son garde du corps pour s’être opposé à la loi anti-blasphème.

Ministre des Minorités religieuses assassiné en 2011 pour s’être opposé à la loi anti-blasphème.

Une suite de tweets pour alerter sur le sort d’Asia Bibi

Portes Ouvertes pour le dossier / eemni pour les tweets