Une lettre à Martin Luther King Jr.

Chaque année, l’évêque évangélique méthodiste à la retraite Woodie White écrit une «lettre d'anniversaire" au révérend Martin Luther King Jr. White, à présent évêque en résidence à la Faculté de Théologie Candler de l'Université Emory à Atlanta, a été le premier secrétaire général de la Commission générale sur la religion et la race.

Évêque Woodie W. White

Janvier / Février 2015

Cher Martin,

Je commence cette lettre en rappelant les événements qui ont eu lieu dans notre pays il y a 50 ans, des événements qui ont changé les États-Unis.

Quand vous ainsi que d'autres dirigeants de la Southern Christian Leadership Conference se sont opposés de plus belle aux pratiques discriminatoires interdisant aux Noirs de s’inscrire et de voter dans plusieurs États du Sud, une campagne spéciale a été lancée en Alabama.

Une marche a été prévue de Selma à Montgomery. À la fin, les manifestants ont présenté au gouverneur une liste de pratiques dont souffraient les citoyens noirs de l'Etat. Des centaines s’étaient rassemblés le dimanche 7 mars 1965.

Des agents de l'État ont pris la décision que la marche n’aurait pas lieu et interdit la manifestation prévue.

Quand les manifestants ont commencé à se déplacer à travers le pont Edmund Pettus à Selma, ils ont été accueillis par une présence policière importante sur le pont. Certains policiers étaient montés sur des chevaux. Lorsque les manifestants pacifiques ont refusé de se disperser, ils ont été attaqués par la police, battus et piétinés par les chevaux. Il y eut une forme d'hystérie collective. Blessés et couverts de sang, les manifestants pacifiques, non violents, ont été refoulés.

Ils ont été des millions à être témoins de la brutalité des attaques à la télévision et à travers les photos de journaux. Ils ont été à ce point vicieux qu'on retient cette journée comme étant le « Bloody Sunday ». La nation a été horrifiée de voir des citoyens pacifiques ainsi brutalisés alors qu'ils cherchaient à se voir accorder le droit de vote dans leur propre pays.

Quelques jours plus tard, Martin, vous avez appelé à une seconde marche. Cette fois, des milliers ont répondu. Des célébrités, des chefs religieux, des pasteurs et des citoyens ordinaires se sont rassemblés - et la marche a été entièrement intégrée racialement. Elle s’est terminée sur les marches du Capitole à Montgomery, avec des dirigeants venus présenter leurs préoccupations, leurs griefs et leurs demandes.

Cinq mois plus tard, en août, ce qui est communément appelé le Voting Rights Act a eu force de loi. Le Congrès a adopté la loi de 1965 relative aux droits civils en raison du leadership audacieux du président Lyndon B. Johnson. Pour la première fois, des citoyens noirs de importe où en Amérique obtenaient le droit de s’inscrire et le droit de vote en étant protégés contre l'intimidation, les règlements injustes et discriminatoires, la peur de représailles ou de violence.

Imaginez, Martin, ce n'était que 50 ans en arrière que le droit le plus fondamental d'une démocratie, le droit de vote, a été accordé à des citoyens noirs américains! Il y a seulement 50 ans!

Dans quelques mois, des milliers d'entre nous vont à nouveau se rassembler à l'Edmund Pettus Bridge. Nous nous souviendrons de ceux qui ont ouvert la voie, certains ont même donné leur vie, pour que nous puissions aujourd'hui exercer le droit de voter librement.

La bataille continue.

Martin, nous sommes de nouveau mis en face de la profonde fracture raciale en Amérique. Le décès d'un certain nombre de jeunes et d’hommes noirs non armés du fait de la police a attiré l'attention nationale. Ceux qui sont morts à Brooklyn, N.Y., Cleveland, et Ferguson, Missouri, étaient des adolescents. Le cas de ces deux victimes - l’un à Ferguson et l'autre à Staten Island, NY - a été présenté devant un grand jury. Cela n'a pas abouti à l'accusation des policiers incriminés. L’échec répété de ces procédures a fait descendre des milliers de personnes dans les rues pour manifester dans les grandes villes du pays. C’était l'indignation générale et la colère dans la communauté noire et au-delà.

L'Amérique a-t-elle à nouveau vocation à se partager en deux sociétés, une noire (ou non-blanche), et une autre blanche, séparée et inégalitaire? Et est-elle composée, comme beaucoup l'affirment, de deux systèmes de justice, un pour les citoyens blancs et un autre pour les citoyens non-blancs?

Y aurait-t-il là l’idée que la vie d'un noir n'a pas la même valeur dans notre pays que la vie d'un blanc? En effet, un nouveau slogan a émergé: « La vie de noirs compte » ("Black Lives Matter").

Une discussion sur la race est en train d'émerger à l'échelle de la nation. Sur ce, il apparaît que les citoyens blancs et noirs considèrent la question raciale de manière radicalement différente. Même dans le cas de ces deux incidents largement connus de ces jeunes hommes noirs non armés morts suite à l'action de la police, un nombre important de citoyens blancs concluent que ces décès étaient clairement imputables hommes noirs, tandis que les citoyens noirs croient qu'ils ont été causés par un racisme sous-jacent qui considère différemment blancs et noirs. La vie d’un blanc a plus de valeur que la vie d’un noir.

Martin, peut-être touche-t-on là ce qui est au cœur de la grande fracture raciale en Amérique. Il semble bien que la question de la valeur d’un individu comme être humain dépend encore de la couleur de sa peau - et non pas de son caractère, de sa moralité, de ses capacités ni de ses compétences. Il ne semble pourtant pas exister de  corrélation entre quelqu’un qui marque un panier, entre ses capacités, ses positions ou son parti politiques et sa dignité d’être humain. Est-il possible que dans l’esprit et le cœur de beaucoup de gens, la couleur de la peau détermine la dignité et la valeur d'une personne?

Nous continuons à avoir beaucoup à faire dans ce pays sur la question raciale. À certains moments, nous avons l'impression d'avancer et de reculer simultanément. La vérité, Martin, c’est que les événements des 50 dernières années sont la preuve du long chemin que nous avons parcouru pour devenir «une nation sous (l’autorité de) Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous ». Mais, les 50 derniers jours sont la preuve du chemin qu’il nous reste encore à faire !

Mais je continue à croire, Martin.

« We shall overcome! » Nous vaincrons !

Woodie

Traduction eemni

interpretermagazine.org