Libres propos d'Eric Denimal sur les évènements qui ont secoué la France

Le pasteur Eric Denimal connu pour ses ouvrages de vulgarisation, dont "La Bible pour les Nuls", lu par plus de 100 000 personnes et "Le protestantisme pour les Nuls" chez le même éditeur First Éditions partage, avec le réseau du CPDH, son sentiment sur les évènements qui se sont déroulés en France ces derniers jours. 

Je suis meurtri !

J’étais à Paris au moment de l’attaque de la rédaction de Charlie-Hebdo. Comme tout le monde, j’ai été choqué puis bouleversé par tout ce qui s'y est passé. Indigné, je me suis laissé entraîner par l’onde et les ondes jusqu’à oublier de réfléchir à tout ce qui se disait, noyé par le flot des paroles vides et des sentences à l’emporte-pièce. Journaliste, et d’instinct, je ne pouvais qu’être solidaire.

Dans un premier temps, j’ai pensé pouvoir être Charlie, mais il faut se méfier des émotions qui aveuglent et plus encore des faiseurs de troupeaux.

Est arrivé, le lendemain, la première prise d’otages, puis la seconde qui visait des anonymes juifs. Peur et stupeur qu’entretiennent les images fixes et les commentaires incessants pour dire qu’on ne sait rien ou qu’on ne peut rien dire.

Nouvelle hécatombe, et de Charlie je me demande si je ne deviens pas Juif.

17 morts ! Horreur à nos portes !

L’émotion devient action lorsque tout le monde décide de descendre dans la rue pour dire oui à la démocratie, non à la barbarie ! Oui à la liberté des crayons, non à la sauvagerie des armes ! Mais il faut aussi dire oui à la réflexion et non seulement aux sensations. Parce que la liberté d’expression n’est juste que si on nous a laissé la liberté de penser autre chose que la pensée unique.

Ma révolte contre le terrorisme des intégristes ne doit pas me faire oublier que j’ai aussi le droit de penser que les caricatures de Charlie-Hebdo, dont on veut m’imposer la légitimité aujourd’hui, sont parfois des agressions. Dois-je accepter qu’au nom de la liberté, on raille et bafoue l'objet de la foi de quiconque. De nombreux dessins de Charlie-Hebdo ont été des offenses et des manques de respect à l'égard, notamment, du Christianisme et des chrétiens. N’en étions-nous pas indignés hier ?

J’aime tant la démocratie que je suis de l’avis de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Jolie formule, mais qui semble être un apocryphe du penseur et défenseur des innocents dans l’Affaire Calas. Il n’empêche que l’idée est belle, mais, comme la liberté de chacun, elle s’arrête lorsque commence celle de l’autre.

Ces pensées ne m’ont pas empêché de me rendre, le premier soir, Place de la République, ému comme tout le monde, face à la mort brutale et barbare de douze personnes. Or, bien des messages circulaient sur cette place symbolique où l’unité nationale et républicaine avait autant de désaccords que les Marseillaises timides, parfois étouffées. J’ai, en effet, vu des pancartes et lu des slogans contre toutes les religions, lesquelles étaient présentées comme des « archaïsmes dont il faut se libérer autant que des c... qui les propagent ! » Des dessins de Charlie-Hebdo, outranciers à l'encontre des chrétiens (mais aussi des juifs et des musulmans) étaient placardés à côté des crayons et des bougies.

Je me suis alors souvenu de ce que la presse satirique diffusait, par exemple, au moment du mariage pour tous. Ceux qui, comme moi, s’offusquaient étaient malmenés, maltraités, et de façon souvent outrancières, grossières… Sans parler des amalgames faciles qui faisaient de nous des ennemis de la France républicaine et laïque.

Je suis donc mal à l'aise avec tous ces gens qui se réclament de la liberté d'expression à la Charlie, celle qui donne le droit au blasphème. Même notre ministre de la justice, qui avait porté plainte, soutenue par le gouvernement, semble avoir oublié une fameuse banane ! Je reste étonné encore que les médias qui, à l’unisson, revendiquent la liberté d’opinion et de diffusion, refusent – pour certains – de poursuivre leur collaboration avec Éric Zemmour, ridiculise Valérie Trierweiller ou boycotte Michel Houellebecq.

La prise d’otages de la porte de Vincennes, tout aussi insoutenable que ce qui s’était passé la veille, a déplacé la fixation sur les dessinateurs connus pour glisser vers des anonymes et vers d’autres victimes. Le champ des martyres s’élargissait pour, hélas, démontrer que n’importe qui pouvait devenir une cible des fanatiques. Mais du coup, les dessins qui, la veille, visaient aussi les Juifs et les catholiques sont devenus plus discrets. Piètre satisfaction !

Les français de toutes origines – et pas seulement eux - ont heureusement réagi en refusant très massivement la stratégie de la peur et de l’intolérance. Certains politiques sauront en tirer profit ; il ne faut pas se leurrer, ni tomber d’une manipulation à une autre.

Quelle belle prise de conscience : près de quatre millions de citoyens dans les rues ! J’espère que depuis les manifestations contre le mariage gay les autorités ont appris à compter.

Le peuple est versatile : il a applaudi la police contre laquelle il était descendu dans les rues quelques semaines plus tôt après la mort malheureuse d’un écologiste. Les médias ayant parfois mis, comme souvent, de l’huile sur le feu.

Le peuple s’est senti soudain solidaire le temps d’un week-end, mais dans son quotidien, il accepte volontiers les messages qui dressent une partie de lui contre une autre partie. Et l’union sacrée mettra combien de temps à se dissoudre ?

Quant aux responsables des grandes religions de France, il me semble qu'ils devraient dire, plus explicitement, qu’il est faux d’asséner que l’on peut rire de tout et ricaner, ridiculiser, mépriser les convictions des gens! La grossièreté des caricaturistes, l’insolence des femens et les parodies des amuseurs publics ne sont pas des preuves de liberté d’expression mais l’expression insidieuse d’une dictature irrespectueuse des opinions. Les mêmes ne supportant souvent pas que l’on puisse ne pas accepter leurs propos, leurs gestes ou leurs croquis.

La liberté d'expression ne doit devenir la tyrannie ni des athées, ni des laïcards.

Eric Denimal

A travers le CPDH