Évêque Patrick Streiff: un autre regard sur les Roms, mon regard personnel...

L’évêque Patrick Streiff est à la tête  de l'Église Méthodiste Unie en Europe du Centre et du Sud. Il a écrit  cet article sur les Roms / Tziganes qui a été publié dans l'édition de mai-Juin 2013 du magazine New World Outlook.


par Patrick Streiff, New World Outlook

Dans mon adolescence, je devais porter des lunettes. Elles m’ont aidé à mieux voir de loin. Je me souviens encore du jour où je sortais de chez l’opticien avec ma première paire de lunettes sur le nez. Ma vision de loin était meilleure, mais j’étais hésitant lorsque je faisais mes premiers pas avec mes lunettes. Visuellement, le sol me semblait plus proche et déformé, mais je me suis habitué au changement très rapidement. Après une journée à l'école, je n’ai pas eu plus de maux de tête. Les lunettes façonnent littéralement notre vision.

Quelles sont les images qui nous viennent à l'esprit quand nous pensons aux Roms (ou Tsiganes, comme ils se nomment encore dans certaines régions)? Quelles sont les idées que nous avons déjà sur eux ? Et si vous avez rencontré un jour une personne Rom, quelle image ou quelle impression vous est restée? Peut-être bien que, selon le type de rencontre que vous avez faite, vous verrez différemment ce groupe ethnique par la suite.

… Dans cette introduction, permettez-moi de partager certaines de mes impressions en chaussant mes lunettes personnelles.


Des caravanes à des maisons

Comme petit garçon qui a grandi en Suisse dans les années 1950, je voyais les gens du voyage roms arriver en ville plusieurs fois par an. Ils proposaient d’aiguiser les couteaux, et vendaient des tapis. Plus tard, j’ai appris les difficultés de ces Roms nomades à trouver des terrains de stationnement en Suisse où ils pourraient passer quelques nuits avant de reprendre leur voyage. Certains arrivaient dans des voitures de luxe et d'autres dans de grandes caravanes. J’ai aussi lu qu'ils laissaient derrière eux toute une pagaille en partant. Personne ne voulait leur offrir l’hospitalité.Voilà l’image des Roms que je m’étais faite durant mon enfance.

Il y a quelques années, lorsque je suis devenu évêque à la tête de l’Église méthodiste unie en Europe du Centre et du Sud, je commençais à voir une réalité-très différente - l’image de Roms extrêmement pauvres, pour la plupart sans emploi, mais sédentarisés. Les campements que j’ai vus me rappellent parfois des situations d'extrême pauvreté dans les pays du Sud. Pourtant, la pauvreté des Roms est encore une réalité en Europe, où la plupart des Roms vivent dans les pays anciennement communistes d'Europe de l’est-(Sud-ou Centre).

Sous l'idéologie nazie des années 1930 et 1940, les Roms étaient considérés comme une catégorie racialement inférieure. Comme tels, ils ont été inclus avec le peuple juif dans la stratégie d'extermination nazie. Des centaines de milliers, peut-être plus d'un million de Roms ont été tués. Puis, après la Seconde Guerre mondiale, l'idéologie communiste en Europe de l'Est a soutenu l’idée que tout le monde doit être traité de manière égale. Cette politique a eu d’heureuses conséquences pour les Roms dans la plupart des pays européens. Ils pouvaient s'installer dans les maisons laissées vide par les personnes qui avaient fui à l'Ouest, vers la fin de la guerre. Leurs enfants ont été intégrés dans les écoles. Les parents ont été embauchés pour des emplois non qualifiés de l'Etat. Les Roms ont ensuite eu droit à la même sécurité dans la société que les autres.

Mais avec la fin du communisme en Europe de l'Est, les Roms ont perdu leur emploi, leur sécurité sociale s’est effondrée, et les prix ont augmenté. Une fois de plus, les Roms se sont retrouvés à l'échelon le plus bas de l'échelle sociale. Pour eux, l’économie de marché n'a fait qu'aggraver les conditions dans lesquelles ils devaient vivre.

Le rayonnement de l’Église méthodiste unie

Nous louons Dieu de ce que des communautés locales et d'autres personnes de bonne volonté ont pris à cœur un appel à rejoindre les Roms pauvres. Dans l’Église méthodiste unie en Europe du centre-est, les premières initiatives pour aider les Roms remontent aux années 50 et 60, pendant la période communiste. Le plus souvent, une personne ou un petit groupe au sein d'une église locale ont commencé à toucher les enfants roms. Il n'y avait pas de «stratégie missionnaire » derrière cette initiative. Les fondateurs avaient tout simplement des cœurs aimants et emplis d'espérance. Ils ont ressenti le besoin de montrer plus de patience et de persévérance en partageant l'amour et le service chrétiens avec les Roms.

Une nouvelle série d'initiatives auprès des Roms seront prises après la chute du communisme. Aujourd'hui, l'Église méthodiste unie en Europe du centre-est et sud développe de nombreux ministères parmi et avec les Roms. De telles initiatives sont basées dans la connaissance que chaque être humain est créé à l'image de Dieu. Parler de cette vérité biblique d'une manière générale est facile. Mais quand il s’agit de vivre cette vérité dans le ministère avec les Roms, il faut le vivre de façon pratique et cela est un défi de part et d’autre.

Comme c’est souvent le cas dans la vie, une vision d’un peu plus près, avec de nouvelles lunettes, affine ce que nous voyons et nous donne une perspective différente. Habituellement, le monde devient plus complexe et moins simple. Les Roms ont une origine, une culture et une langue différente des autres Européens ;  les Roms la définissent du nom de gadji (singulier-Gadjo). Néanmoins, à l’occasion du recensement opéré par l'Etat, de nombreux Roms ne s’enregistrent pas comme Roms, mais comme citoyens de leur pays. Ainsi, il ya en réalité plus de Roms que le pourcentage indiqué dans les statistiques officielles de l'Europe du centre-est.

Une question-intéressante - encore à explorer plus en profondeur-  c’est de savoir comment l'origine et la culture différente et des Roms se reflètent dans leurs croyances religieuses. Il se pourrait bien que, en dépit de leur longue présence en Europe, ils soient toujours façonnés par leur origine hindoue (en Inde). L'importance de l'étude de la théologie mariale parmi les Roms catholiques, ou une culture fixée du pur et de l’impur, pourrait bien avoir son origine dans les temps anciens. Ces caractéristiques représentent également un défi intéressant pour façonner une identité méthodiste parmi les Roms et le resteront pour l'avenir de notre ministère avec eux.


De mon point de vue

Nous savons tous que la force est souvent accompagnée par une faiblesse. Grâce à mes lunettes, il me semble que les Roms aient des points forts qui correspondent à certains points faibles. Selon les lentilles que l’on porte, on verra plus leurs forces que leurs faiblesses. Permettez-moi de donner quelques exemples de ma perspective actuelle.

Les Roms montrent souvent leurs fortes émotions. Ils sont doués en musique. Leurs cultes sont très joyeux. Le chant joue un rôle important dans l'expression de leur confiance et de leur espoir en Dieu. Pour ces raisons, j’aime partager le culte avec mes frères et sœurs roms. Il est édifiant, -d’autant plus édifiant quand je pense aux Méthodistes en Europe occidentale enclins avant tout à se plaindre s’ils devaient vivre quotidiennement dans les mêmes conditions que les Roms.

Évêque Patrick Streiff est à la tête du Diocèse de l’Europe du Centre et du Sud de l’Église méthodiste unie


Les Roms sont spontanés. Ils prennent rapidement des décisions, vivent dans l’instant présent, sans se soucier des effets à long terme. Ils ont pas eu la chance d'apprendre les habitudes d’une planification à long terme plus stable. Ils ne savent jamais très bien comment un Gadje va agir envers eux à un moment donné. Ainsi, même avec les meilleures intentions de faire le bien, ils peuvent facilement s’enfoncer dans les dettes et une fois dans les dettes, il leur est très, très difficile de s’en dégager.

Les Roms n’expriment pas seulement la joie. Ils peuvent être profondément déçus, s’ils ne reçoivent pas ce qu'ils espéraient - surtout de la part d’Anglophones. Ils ont connu une longue histoire de négligence et de discrimination. Le fait qu’on ait si souvent porté atteinte à leur dignité, a produit, chez la plupart un manque d’estime de soi, et chez quelques-uns, un esprit combatif pour défendre leurs droits.

Les enfants jouent un rôle important dans les familles roms. Les femmes se marient et ont des enfants quand elles sont encore adolescentes ou à peine sorties de leur adolescence. Ils croient en l'importance de créer une famille. Dans le même temps, de nombreux parents sont tellement surchargés par la gestion de leur famille qu'ils ne peuvent pas promouvoir un avenir meilleur à leurs enfants. Et quel intérêt ont-ils à envoyer leurs enfants à l'école ou en apprentissage ou encore à des études universitaires, si personne dans la société ne va les embaucher?

Si vous travaillez avec des enfants roms et leur offrez des vêtements ou des cadeaux, de grands groupes vont affluer autour de vous. Ils ont l’habitude de dépendre de l'aide extérieure. Mais cette aide, fût-elle la plus intentionnée au monde, les garde enfermés dans le même piège de la dépendance dans lesquelles leurs peuples ont vécu pendant des générations.

Ce ne sont là que quelques exemples de la réalité des Roms comme on la perçoit à travers mes lentilles. J’espère que d'autres auront d'autres perspectives, même différentes-. Et j'espère que cela vous aidera à voir les Roms grâce à de nouvelles lunettes.

Dieu qui a toujours entendu les cris humains devant l’’injustice- a certainement un cœur ouvert, un esprit ouvert, et les oreilles ouverts pour les Roms. Et vous, Méthodistes, vos portes à vous leur sont-elles ouvertes?

Traduction eemni

umcmission.org