Tous menteurs, bonimenteurs ?

Jean-Philippe Waechter

Les responsables politiques affichent tous comme un devoir sacré l’exigence de vérité. Tous les candidats à l’élection présidentielle, quel que soit leur bord, en ont fait leur étendard et pourtant le mensonge n’a pas disparu de la place. Chaque candidat accuse celui d’en face de mensonge délibéré. L’affrontement n’épargne personne. Réflexion sur la part de la vérité en politique. Sujet chaud et sensible.


 

Illustration de la Une, Mensonge et vérité : les deux faces du politique © Gianni Dagli Orti/The Art Archive/The Picture Desk

Mensonge chez l’autre

Nicolas Sarkozy accuse François Hollande d'« éviter le débat », et de « construire toute sa campagne sur le mensonge, l’esquive et l’ambiguïté », d' « abandon du champ de bataille républicain », de « mensonge » et de « cynisme » : « Dans une campagne présidentielle, on ne peut pas mentir. On ne peut pas dissimuler qui l’on est et ce que l’on veut. On ne peut pas indéfiniment ne parler de rien, ne s’engager sur rien, fuir le débat, fuir la discussion, fuir la confrontation, maquiller les enjeux. On ne respecte pas les Français quand pour esquiver le débat on dit tous les jours le contraire de ce qu’on a dit la veille ». « Je dis stop au cynisme, stop aux mensonges, le premier devoir d’un candidat, c’est de dire la vérité aux Français. François Hollande ne remplit pas ce devoir, les Français doivent le savoir », explique pour sa part Jean-François Copé.

Dans le camp opposé, Bernard Cazeneuve, porte parole de François Hollande tient le mensonge pour moteur du sarkozisme : « le mensonge est le moteur du sarkozysme et sa campagne est un remake remastérisé de celle de 2007 en trois D, D comme « dithyrambe », « diversion » et « démagogie ».

Le mensonge partie-intégrante de la politique

Et le citoyen de base de s’interroger qui des deux a raison… Dans sa préface à L’art du mensonge en politique (1993), l’historien Jean-Jacques Courtine déclare que « le mensonge politique est entré dans l’ère de la production et de la consommation de masse ». Sa généralisation, sa diffusion, son instantanéité et sa permanence (un mensonge chasse l’autre sans que la vérité soit jamais rétablie) en font aujourd’hui un acide qui corrode la démocratie, un pas de plus vers une forme ou une autre de dictature, si l’on n’y prend pas garde. Le mensonge pratiqué à cette échelle trahit l’idéal démocratique et fait le lit de la prochaine dictature. En avons-nous conscience ?

Volte-face ?

Le président-candidat est-il en train de changer de cap, car il ne craint pas d’affirmer : « Il est temps de dire les choses telles qu’elles sont pour rendre la parole politique crédible dans notre pays. Il faut que l’on dise la vérité aux citoyens, [qui] ne sont pas des gogos ». Il se donne « deux mois pour faire triompher la vérité ».

Tous champions de la vérité ?

En « candidat de la vérité », François Bayrou demande instamment « que l’on sorte de l’aveuglement, de ces mensonges, de ces erreurs ». De longue date déjà, son slogan était sans détour : « La vérité, une idée neuve »… «Pour la première fois, ce doit être une élection fondée sur la vérité », affirme-t-il avec conviction.

Selon Manuel Valls, les Français ont en effet un « besoin criant de vérité, de transparence » jusqu’ici resté insatisfait. Et lui prétend y répondre : « Par mon discours de vérité, je suis convaincu d’avoir fait bouger le centre de gravité de la gauche », une gauche selon lui sans doute trop encline à lui préférer le mensonge ou l'« illusion ».

Les pourfendeurs du mensonge sont de tous bords : Marine Le Pen se veut « la candidate de la vérité face au mensonge » et Hervé Morin le candidat qui dit « la vérité » contre « ceux qui caressent dans le sens du poil » ou « flattent les mauvais réflexes » avant de se rallier au président sortant.

Sincérité mise en doute

La vérité est dans toutes les bouches (37 X dans un seul discours du président-candidat Sarkozy) et pour autant la confiance dans la parole publique n’a jamais été aussi faible. Un Français sur deux considère que « la sincérité des femmes et des hommes politiques » s’est dégradée (sondage Ipsos — février 2012). Pas étonnant quand on sait que les exigences de vérité n’ont souvent pas d’autre but que de capter les attentions et de mobiliser les passions, les plus triviales au demeurant. Paroles qui donnent lieu à toutes sortes de manipulations d’où la démocratie ressort diminuée.

« La France, écrit Franz-Olivier Giesbert, est en passe de produire encore plus de mensonges que de fromages ». Alors « Tous sont-ils pourris » ? Tous sont-ils pour autant Menteurs ! ?



Les deux visages de la prudence, cathédrale de Nantes, photo B.Pelletier, avec l’autorisation de l’auteur


Gare aux généralisations hâtives

Tout d’abord, admettons qu’il est excessif, voire dangereux d’opérer ce genre de généralisation. Jean-François Kahn le premier nuance ses propos : tous les politiciens ne sont pas menteurs. Il existe encore fort heureusement des hommes intègres et honnêtes. Il appartient aux citoyens de prendre leurs responsabilités en faisant la part des choses : avant d’introduire leur bulletin dans l’urne, ils n’hésiteront donc pas à passer les candidats au détecteur de mensonges en consultant au cas échéant les sites de « fact checking », nouveaux venus en France, qui se chargent de vérifier les faits avancés dans les discours politiques de tous bords !

Omniprésence du mensonge

Tous menteurs ? À cette question, le journaliste Jean-François Kahn répond sans ambages dans son bref essai «Tous menteurs» : « Jamais sans doute, depuis l’établissement de notre démocratie républicaine, les plus hauts responsables politiques n’avaient aussi systématiquement, effrontément et cyniquement menti aux Français. Dès lors que la tromperie vient de la tête de l’État, mais aussi des dirigeants de l’opposition, plus personne ne peut l’endiguer. On respire comme on ment, et on ment comme on soupire ».

Déjà en 1943, Alexandre Koyré émettait le même avis dans Réflexions sur le mensonge : « On n’a jamais menti autant… en effet, jour par jour, heure par heure, minute par minute, des flots de mensonges se déversent sur le monde. La parole, l’écrit, le journal, la radio… tout le progrès technique est mis au service du mensonge. L’homme moderne — là encore, c’est à l’homme totalitaire que nous pensons — baigne dans le mensonge, respire le mensonge, est soumis au mensonge à tous les instants de sa vie ».

De gauche à droite

A l’appui de ses dires, Jean-François Kahn égrène une liste de contre-vérités émises par des menteurs « emberlificoteurs timides, embarrassés » (à gauche), « mielleux, un peu flasques » (au centre), « brut de décoffrage et francs du mensonge comme on dit de quelqu’un qu’il est franc du collier, sans vergogne » (à droite). Personne n’est épargné. Il les a tous dans le collimateur, tous menteurs… Cette tromperie systématique vient de tout en haut et a contaminé la France entière.

Son mode opératoire

Dans son ouvrage clé, l’Art du mensonge politique, John Arbuthnot, 1710, met au rang de mensonges politiques les pratiques qui consistent à :

  1. Soustraire les mensonges à toute vérification possible ;


  1. Ne pas outrepasser les bornes du vraisemblable ;
  2. Faire varier les illusions à l’infini ;
  3. Instituer une véritable 'sociétés des menteurs' pour rationaliser la production de mensonges politiques.

Dans cet ouvrage réédité par Jérôme Millon, on y parle rumeurs, bruits, diffamations ou calomnies. Il faut apprécier le savoir-faire du mensonge d’addition qui consiste à « donner à un grand personnage plus de réputation qu’il en appartient ». Ou celui du mensonge de translation « qui transfère le mérite d’une bonne action d’un homme à un autre ». Sans oublier le mensonge qui doit faire peur.

Marque du péché

Les mensonges ont donc toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien ou de démagogue, mais aussi d’homme d’État. Il est dans la nature des hommes politiques, toutes sensibilités confondues, de mentir. Si le mensonge est connaturel à l’homme politique et ne nous fait pas réagir outre mesure, c’est parce que le mensonge l’est déjà à l’homme pécheur que nous sommes tous.

Hervé Bonnet de l’Express n’a pas tort quand il relie ce regain du mensonge dans le discours politique avec l’appétence humaine pour le mensonge qui le flatte, le console, lui donne des espérances infinies : « Les hommes ne veulent rien savoir de la vérité. D’ailleurs, la vérité n’est pour eux plus qu’une idole déchue, une idée, tout au mieux, rejetée bien loin dans le ciel nébuleux des abstractions intellectuelles…. Alors oui on nous ment. Mais le mensonge d’en haut n’aurait pas d’efficience s’il n’était appelé par ceux d’en bas. »

S’il est vrai que les hommes politiques nous mentent habituellement, s’il est vrai que le mensonge est répandu à ce point sur le plan politique, c’est tout simplement dû au fait que l’être humain le premier, quel qu’il soit, n’aime pas spécialement la vérité susceptible de le sauver. « Notre capacité à mentir fait partie des quelques données manifestes et démontrables qui confirment l’existence de la liberté humaine », estime Hannah Arendt (In La crise de la culture : Politique, vérité et mensonge — page 318).

Que nous soyons parmi les décideurs ou de simples citoyens, admettons que nous ne courons pas instinctivement, instantanément après la vérité.


Le parler vrai ne paie pas électoralement

Pas étonnant dans ce cas, que la vérité n’ait pas bonne presse, hier comme aujourd’hui. Le premier qui dira la vérité sera exécuté, chantait Guy Béart. Les chantres du « parler vrai », Pierre Mendès France («la France ne peut supporter la vérité », sentence prophétique prononcée en 1953 alors que le conflit en Indochine allait tourner au fiasco), Raymond Barre et Michel Rocard, n’ont pas obtenu le succès électoral escompté : ils ont tous échoué électoralement.

Autrement dit, la fâcheuse manie des politiques à mentir est à mettre en relation avec notre propre tendance au mensonge : « ils ne nous mentiraient pas si nous ne nous mentions pas déjà nous-mêmes ». Un penseur grec du VIIe siècle avant notre ère, Epiménide le Crétois, formula ainsi ce fâcheux paradoxe en ces termes : « Je mens ». Si « Je mens » est vrai, alors je ne mens pas… et si « je mens » est faux, alors je dis vrai… L’apôtre Paul fait lui-même allusion à ce curieux paradoxe : Quelqu’un d’entre eux, leur propre prophète, a dit : Les Crétois sont toujours menteurs, de méchantes bêtes, des ventres paresseux. (Tt 1.12)

Le mensonge entrave la relation

Contrairement aux idées reçues, le mensonge ne nous est pas nécessaire et n’est pas le tribut d’ombre que nous devons payer au fait de vouloir jouir de la liberté. Mentir, c’est-à-dire, dire ce qui n’est pas, déformer la vérité et voiler l’être, est donc un péché ; et même un péché très grave, péché d’orgueil et péché contre l’esprit, péché qui nous sépare de Dieu et nous oppose à Dieu.

La vérité du Christ est le remède

Nous qui étions tous engoncés et enfoncés dans les méandres du mensonge, nous sommes appelés à renaître à la vie de lumière par la parole de vérité dûment attestée en Christ : De sa propre volonté, il nous a engendrés par la parole de vérité, afin que nous soyons pour ainsi dire les prémices de ses créatures (2Ti 1,18) / Vous voilà donc débarrassés du mensonge : que chacun dise la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres (Ep 4.25). Seule la vérité nous affranchit de tout mensonge, propagande et manipulation pour une vie responsable et libre (Jn 8,32 : Si vous restez fidèles à mes paroles, vous êtes vraiment mes disciples ; ainsi vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres). A tous les stades de notre vie, à tous les niveaux de la vie qu’elle soit privée ou publique.

Primauté de la vérité

À tout jamais, Alexandre Soljenitsyne a raison d’affirmer dans l’Archipel du Goulag qu’« une parole de vérité pèse plus que le monde entier. Cette exigence de la parole de vérité est une exigence de la conscience chrétienne », ajoute le célèbre écrivain dont la plume historique a contribué à la chute du communisme.

Au mensonge qui gagne le rang des politiques en cette saison et gangrène notre démocratie, opposons pour remède le conseil de John Arbuthnot, 1710, déjà cité : « Il faut que le parti (ou l’homme) qui veut rétablir son crédit et son autorité s’accorde à ne rien dire et à ne rien publier pendant trois mois qui ne soit vrai ou réel ». Prenons aussi pour exemple un politique connu pour son intégrité morale : « L’amour et la vérité doivent triompher du mensonge et de la haine » (Václav Havel).

Suivre Jésus-Christ, tenir les yeux fixés sur Lui et écouter sans cesse sa voix nous permet de remporter avec Lui la victoire sur toutes les erreurs et tous les mensonges, c’est la marque de fabrique du chrétien, citoyen d’ici et des cieux.


EN ROUTE / EEMNI