PORTRAIT DU PASTEUR METHODISTE RICHARD DEATS

Richard Deats :
« Ce qui a été fait avec l’URSS doit être fait avec l’Iran. »

Photo

Richard Deats est un pasteur méthodiste connu pour son militantisme pacifique. Longtemps, il a dirigé le Mouvement international de la Réconciliation (MIR) à New York. Il a récemment organisé un voyage de militants non-violents américains en Iran. Le journal Réforme en dresse son portrait sous la plume de Marie Lefèbvre-Billiez.

 

Richard Deats est infatigable. A soixante-seize ans, il fait encore le tour du monde pour promouvoir la non-violence, notamment en Birmanie ou en Iran. De passage à Paris pour le « Salon des initiatives de paix » début juin, il loge en haut du « clocher » de l’église du Saint-Esprit, à Paris, dans une chambre dont le dénuement frappe le visiteur. Pas d’hôtel confortable pour le pasteur méthodiste. Il s’est couché bien après minuit la veille, après avoir marché sur les voies mêmes du métro en panne. 


Marcher, Richard Deats en a l’habitude, lui qui a lutté contre la ségrégation aux Etats-Unis au début des années 50. « A l’époque, tout le monde avait peur que la guerre froide aboutisse à une guerre nucléaire. Mais, pour nous, le mal absolu, c’était la ségrégation. » Le jeune Richard se souvient que les Eglises commençaient à s’insurger contre la condition faite aux Noirs : c’était le début des sit-in et du boycott des bus à Montgomery, dans l’Alabama, dirigé par un certain Martin Luther King. 


Etudiant en biologie, Richard se destine à une carrière de médecin, jusqu’à sa rencontre avec la militante non-violente Muriel Lester, porte-parole du Mouvement international de la Réconciliation (MIR) britannique. « Sa présence [dans mon université] a changé ma vie. Le Sermon sur la montagne, “Aimez vos ennemis”, “Surmonte le mal par le bien”… J’ai décidé de faire des études de théologie. » Et voilà le jeune Richard pasteur méthodiste. Il vit le début de son ministère comme missionnaire aux Philippines. Mais « il ne s’agissait pas de changer les gens par des pressions extérieures. J’ai voulu apprendre leur culture ». C’est pour cela qu’il s’installe durablement dans le pays. Il y reste treize ans en tout, enseigne l’éthique sociale dans une faculté de théologie et y élève ses quatre enfants. 


Voyages en URSS 


Il voit éclater la guerre au Viêt-nam, et organise un mouvement de résistance dans son Eglise aux Philippines. Tous les mois, il apporte des pétitions à l’ambassade américaine. Puis, en 1972, il rejoint l’équipe du MIR américain, à New York. Il y dirige les activités interreligieuses et travaille avec des rabbins, des moines bouddhistes, des fidèles chrétiens et musulmans à des projets non-violents. « J’ai vu l’universalité de la paix. » En pleine guerre froide, il organise des voyages en Union soviétique. « Dans les années 80, nous pensions que la guerre allait éclater avec l’URSS. Alors, nous y sommes allés douze fois, pour changer le climat par cette “diplomatie de la base”. Si Gorbatchev et Reagan ont pu faire ce qu’ils ont fait, c’est parce que cette stratégie a marché. » 


Retraité du MIR depuis trois ans maintenant, mais toujours aussi actif dans la promotion de la non-violence, Richard Deats est catégorique : ce qui a été fait avec l’URSS « doit être fait avec l’Iran ». C’est ainsi qu’il a dirigé une délégation d’Américains en visite au pays des mollahs en décembre 2005. Depuis, cinq autres délégations y ont été reçues, la dernière dirigée par… une femme rabbin. Sur son voyage en Perse, Richard Deats est intarissable : « Nous avons rencontré des citoyens, des universitaires, des chefs religieux, autant musulmans que chrétiens, juifs ou zoroastriens. Les minorités religieuses ont des élus au Parlement. Les Iraniens étaient très accueillants, enthousiastes à l’idée de rencontrer des Américains. Les jeunes, surtout, utilisent beaucoup l’Internet, sont très bien informés et veulent la paix avec l’Occident. Certes, ils n’aiment pas George W. Bush, mais pas forcément non plus leur propre président. » Rien de négatif, alors au tableau ? « Bien sûr, c’est une dictature, mais l’expérience de l’URSS nous a prouvé que, même dans une dictature, nous pouvions rencontrer les gens. Nous voulions voir le côté humain du pays. » 


Avec Ahmadinejad 


Mais n’y a-t-il pas un risque de « pactiser » avec un ennemi redoutable ? Car la dangerosité du président Ahmadinejad n’est plus à prouver. Justement, Richard Deats s’est personnellement entretenu avec Ahmadinejad, et assure ne pas lui avoir tenu des propos mièvres. « La non-violence n’est pas la soumission au mal ni la paix à n’importe quel prix. Martin Luther King a bien montré la part de résistance active de la non-violence. Nous ne devons jamais être d’accord avec le mal pour avoir la paix. » Résultat, « j’ai questionné Ahmadinejad sur Israël et lui ai dit que je n’étais pas d’accord avec lui. Il m’a répondu qu’il souhaitait la justice entre Israël, les Arabes et les Iraniens. Il m’a dit qu’il croyait que la politique d’Israël était autodestructrice et que les Israéliens finiraient par se détruire eux-mêmes ». 


Pour Richard Deats, il est indispensable d’établir ce genre de dialogue, et il invoque l’Histoire pour le prouver : « L’Europe a appris à résoudre ses conflits dans la paix. Qui penserait aujourd’hui à une guerre entre la France et l’Allemagne ? Il n’y a pas eu de guerre violente avant que ne tombe le mur de Berlin, ou que Nelson Mandela ne devienne président d’Afrique du Sud. » 


Certes, le dialogue dans une dictature n’est pas pleinement satisfaisant. « En Iran, il y a deux choses que nous n’avons pas pu aborder : la foi baha’i et l’homosexualité. » Mais le plus grand regret de Richard Deats est le rendez-vous manqué entre l’ancien président iranien, le réformateur Khatami, et l’Occident. « Khatami était libéral et apprécié par les Eglises occidentales, mais il n’a eu aucune réponse de la part de notre gouvernement [américain]. Nous avons manqué une grande opportunité. » Richard Deats, en effet, ne mâche pas ses mots à l’encontre de George Bush, « un méthodiste, c’est embarrassant ». C’est bien la preuve, selon lui, que « la religion peut rendre les gens aveugles et arrogants, convaincus qu’ils sont Dieu eux-mêmes. Bush jeune homme avait une addiction à la drogue et il a fait l’expérience d’une conversion. Mais il n’a pas suivi de programme de désintoxication, il n’a pas reconstruit son psychisme : il a transféré son addiction à la religion ». 


Richard Deats place alors un grand espoir dans l’éventuelle élection de Barack Obama, qu’il estime « très populaire et très intelligent » mais surtout, « non pas noir, mais “bi-race” ». Obama président, et les Etats-Unis en paix avec l’Iran ? Richard Deats veut y croire.


30 octobre 2008

N°3293

Réforme virtuel