Prédication du surintendant Étienne Rudolph

Face à nos contradictions

Étienne Rudolph, surintendant


Prédication apportée par le surintendant Étienne Rudolph lors du culte de l’AG/UEEMF le 20 mars dernier à Codognan basée sur l’entrée triomphale de Jésus dans Jerusalem (Mt 21.1-11) huit jours avant de vivre la Passion et la croix. Nous ne sommes pas à une contradiction près. Comment en sortir ? Où trouver le salut ici et maintenant ?


Le texte du jour est celui-ci, en ce dimanche des rameaux. Je vous propose d’y entrer et de nous laisser surprendre par Dieu aujourd’hui. Au détour d’une phrase, d’un point d’humour, d’une réalité profonde, d’une réflexion qui peut nous accompagner dans notre vie personnelle mais aussi en tant qu’Église et tout particulièrement dans notre réflexion de ce WE sur notre témoignage.

Le Seigneur en a besoin

Le texte de cette histoire connue me semble pertinent pour nos interrogations commencées hier. Le Seigneur avait besoin d’un âne : « Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez : le Seigneur en a besoin. Et à l’instant, il le laissera partir. » Le Seigneur en a besoin. Étonnant, non ? Le Seigneur a-t-il besoin de quelque chose ? Ou de quelqu’un ? Ça semble contradictoire non ? Lorsqu’on lit l’Évangile, on se rend compte que la seule fois où le Seigneur a vraiment eu besoin de quelqu’un c’était d’un âne ! Ça peut peut-être nous rassurer…

Pour accomplir l’Écriture

Dans quelques jours nous nous souviendrons du vendredi de la crucifixion suivi de Pâques. Pour les chrétiens, cette entrée dans la Passion de Jésus, cette dernière semaine de Jésus a évidemment un sens profond. Jésus arrive à la fin de son ministère, au moment où tout va s’accomplir, où sera manifesté le salut de Dieu. Il lui reste moins d’une semaine à vivre. Après son ministère de 3 années, il marche vers Jérusalem où l’attend la croix. Il est toujours entouré de ses apôtres, de nombreux disciples et amis engagés à des degrés divers. La Pâque juive approchant, de nombreux pèlerins vont aussi à Jérusalem, au Temple, pour y célébrer cette commémoration de la sortie d’Égypte, de la libération de l’esclavage. On pense qu’il pouvait y avoir en ces jours-là plus de 150 000 pèlerins à Jérusalem. Pendant la Pâque, on a calculé que l’on y sacrifiait 18 000 agneaux et plusieurs milliers de bœufs, je vous laisse imaginer les litres de sang, j’espère que personne n’était végétarien à l’époque ! Revenons à Jésus. À part lui, personne ne sait ce qui va se passer dans quelques jours. Nous, nous le savons parce que nous vivons à près de 2000 ans de ces événements. Jésus s’est rarement mis en avant, sa demande concernant l’âne reste donc assez étonnante. Cela peut même nous sembler un peu incongru, entrer à Jérusalem sur un âne. Cependant, lorsque Jésus entre ainsi dans la ville sainte, les disciples et la foule se souviennent que bien des années auparavant, le prophète Zacharie avait annoncé la venue du Sauveur en disant : « Jérusalem, ton roi vient à toi, plein de douceur et monté sur un ânon. » C’est bien un roi qui entre dans Jérusalem, sur monture humble et pacifique, mais un roi particulier. L’âne était considéré comme une monture de paix, contrairement au cheval vu comme une monture de guerre.

Liesse et… larmes

C’est une journée de fête avec la joie des disciples, et les cris d’acclamation qui sont lancés vers le ciel, mais c’est une « drôle » de journée de fête, où Jésus va aussi pleurer sur Jérusalem, et se mettre en colère contre les vendeurs qui tiennent boutique jusque dans le temple. Bien que nous connaissions l’histoire, celle-ci n’en demeure pas moins étrange, la foule acclame Jésus, le peuple est suspendu aux lèvres de Jésus lorsqu’il enseigne les chemins de Dieu… Mais les responsables du peuple cherchent à se débarrasser de lui. Une partie de cette même foule, quelques jours plus tard aura transformé ses acclamations de joie en cris de haine et de mort et hurlera : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! »

Paradoxes et contradictions

À chaque fois que je relis cette histoire, je suis frappé par le paradoxe douloureux de l’Évangile, par ses apparences contradictoires qui le traversent. Et tout particulièrement dans ces derniers jours de Jésus avec ses disciples. Depuis le besoin d’un âne jusqu’à la crucifixion. Il y a là une sorte de contradiction dans cette fête qui conduit à la mort, de cette foule qui acclame et accueille celui qu’elle rejettera quelques jours plus tard, le paradoxe même des disciples qui débordent d’enthousiasme et qui laisseront Jésus seul pour affronter l’épreuve, qui n’arriveront pas à veiller une heure avec lui au jardin des Oliviers, qui refuseront de témoigner en sa faveur, d’être reconnus et qui s’enfuiront au moment du supplice. Mais souvenez-vous… Déjà au moment de la naissance de Jésus, quelques semaines après, lorsque Joseph et Marie vont au Temple pour accomplir la purification et présenter l’enfant au Seigneur, le vieux Siméon avait annoncé : « Voici cet enfant est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël et comme un signe qui provoquera la contradiction » (Luc 2.34). Étonnante prophétie déjà !

Jésus face à nos contradictions

Plus que la contradiction de l’Évangile, Jésus connaît les contradictions qui habitent la foule, les disciples, les autorités du Temple et les Pharisiens. Il accepte ces contradictions et ces paradoxes. Il accepte d’être acclamé par la foule qui le rejettera, et par les disciples qui le renieront et l’abandonneront. Il laisse dire. Il accueille ce qui peut être dit à ce moment-là, même s’il sait. Il ne fait pas de reproche, au contraire, c’est lui qui prend l’initiative, c’est lui qui envoie les disciples pour une entrée triomphale…

Nos inconstances

C’est dans ces contradictions et ces paradoxes que j’ai trouvé que nous sommes assez proches de ces hommes et femmes de l’époque. Nos vies ne sont-elles habitées par toutes sortes de contradictions : ce que nous sommes et ce que nous voulons être, ce que nous laissons voir et ce que nous ne voulons pas montrer, ce que nous clamons haut et fort comme nos convictions, et ce que nous parvenons péniblement à accomplir dans nos actions, ce que nous disons sans le faire, ce que nous faisons sans y croire ? Ces contradictions sont un peu partout : dans notre identité et notre vision de nous-mêmes, dans nos relations aux autres, dans nos pensées, jusque dans notre relation à Dieu. Nous voulons croire et vivre dans la vérité de Dieu et, dès que la Parole est trop précise, nous nous donnons des excuses… Nous faisons quelques pas en avant puis quelques autres en arrière… Inconstances, contradictions, paradoxes, ce n’est pas nouveau et nous le savons bien. Parfois, nous pouvons même en arriver à avoir le sentiment de marcher à côté de nous-mêmes, de vivre dans un personnage que les circonstances et nous-mêmes avons fabriqué pour tenter d’apprivoiser ces contradictions, qui sont autant de blessures et de souffrances dont nous sommes les seuls à être conscients.

Jésus en délivre

Et pourtant, ce matin, il y a une Bonne Nouvelle pour nous, une parole qui jaillit de l’Évangile : Hosanna ! Jésus est celui qui sauve. Il est celui qui peut révéler ces contradictions dans lesquelles nous sommes parfois empêtrés et dont nous n’arrivons pas à nous sortir tout seuls. Et Jésus fait cela, non en nous jugeant, mais en venant habiter toutes nos contradictions humaines. Il est devenu contradiction pour Dieu, il est devenu homme, il s’est vidé de sa divinité, il s’est vidé de sa condition, il s’est vidé de sa vie jusque dans la mort. Mais la mort et sa contradiction de la vie n’ont pas eu le dernier mot, puisqu’à l’aube du 3e jour, le tombeau était vide et Jésus vivant pour toujours.

Sa thérapie

La bonne nouvelle aujourd’hui, c’est que, jusque dans nos contradictions, Dieu est présent contre toute attente, nous pouvons trouver le chemin de la guérison, de la réconciliation, hors de nos contradictions. Parce que Dieu lui-même est venu en Christ habiter nos contradictions. Il les a assumées, il les a traversées, pour nous. Il a ouvert un chemin de vie, un chemin de paix que Dieu veut pour nous. Voilà le sens non seulement de ce jour à Jérusalem en entrant tel un roi, mais de tout ce chemin qui va jusqu’à la croix, mais qui ne s’y arrête pas. La Bonne Nouvelle, c’est que « la croix est une porte ». Et cette porte nous permet de sortir de nos contradictions pour entrer dans la présence de Dieu qui nous réconcilie, nous unifie, qui nous pacifie. Jésus est bien Roi, Messie, Sauveur, Dieu. Mais voilà, comme le dit cet hymne de l’église primitive que Paul reprend dans son épître aux Philippiens, il est venu comme un simple homme, il est resté un humble serviteur. Il a poussé son amour jusqu’à la croix. Et Dieu l’a élevé. Dieu l’a glorifié. Et les louanges pourront alors venir, et de toute la terre, vers ce sauveur humble, ce roi obéissant, ce Messie aimant.

Qui est-Il pour nous ?

Comment les contemporains de Jésus l’ont-ils reçu, vu, compris, accepté ? Qui était Jésus ? Qui était-il pour les disciples ? Pour la foule ? Pour les pharisiens ? Aujourd’hui, qui est-il pour nous ? Pour vous ? Oui, nous avons bien lu que la foule l’acclamait en roi, en citant ce texte du prophète Zacharie. Et la foule a aussi, pour acclamer Jésus, crié « Hosanna » c’est-à-dire « sauve, de grâce ! ». Cette même foule a repris les paroles du psaume 118 : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Jésus est ainsi accueilli comme le messie libérateur, le sauveur d’Israël. Mais toute cette foule avait-elle réellement compris qui est Jésus et de quoi il va sauver ? Il leur apportera ce que lui appelle salut, et pas le salut dans le sens que veut lui donner la foule. Oui je vous sauverai, pourrait-il dire, mais pas des Romains occupants. Eux, ils passeront, ils disparaîtront, mais ce mal qui ronge l’intérieur de l’homme, qui l’enlèvera ? Le péché qui est au cœur du problème de l’homme, voilà de quoi Jésus vient sauver et délivrer.

Déroutant Sauveur

Jésus a été déroutant pour ses amis, et il est certainement tout aussi déroutant pour nous aujourd’hui. Il accepte d’être reçu comme le fait la foule. Mais il va tout de même jusqu’au bout de son engagement. Et c’est là qu’il nous faut saisir toute la portée de son engagement, ce qu’il signifie pour nous. Cela dépasse notre salut individuel et nous concerne tous, maintenant que nous sommes sauvés, cela nous concerne tous en tant qu’Église. Parce que ce salut ne s’est pas arrêté à l’époque des contemporains des disciples. Non, après la résurrection, ceux qui suivaient Jésus ont transmis, ont expliqué, ont annoncé la Bonne Nouvelle.

À nous de jouer… de communiquer !

Notre Église n’est-elle pas confrontée à un problème, quand elle cherche à transmettre sa foi, ce qui la fait vivre et la met en mouvement ? L’Évangile répond-il aux attentes, aux espérances, aux soupirs de nos contemporains ? Si nous le croyons, comment le disons-nous ? Il me semble qu’il s’agit à la fois d’éviter de répondre à des questions que nos contemporains ne se posent pas, et d’éviter en même temps de dénaturer l’Évangile en voulant se contenter de répondre aux attentes humaines. Ce n’est pas simple, j’en conviens. Regardons Jésus : il n’est pas entré dans le jeu de la foule, qui voulait en faire un roi libérateur et un bienfaiteur. Ce que La Fontaine a écrit dans une de ses fables « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute », Jésus le savait depuis longtemps. C’est pourquoi il n’est pas entré dans un jeu de séduction avec cette foule. Jésus n’est pas venu pour séduire les hommes, il est venu pour les sauver. Il n’est pas venu pour être le roi de cette foule, telle qu’elle le voulait. Dit autrement : le fait qu’un homme soit heureux ou malheureux ne le conduit pas nécessairement à se poser les bonnes questions sur lui-même et sur le monde. Jésus est pourtant venu pour chacun. À l’un il dit : « je suis venu, je t’aime et me donne pour toi, tu comptes pour moi ». À un autre, Jésus peut dire : « tu te trompes toi-même, cesse de regarder à toi, à ce qui te concerne, cesse de te confier en toi, en ta force, en tes luttes, regarde à Dieu, et là tu comprendras qui je suis, ce que je suis venu faire. Tu verras que tu étais en train de te perdre. Mais tu peux me faire entièrement confiance ».

Le Roi débordant d’amour

Jésus n’est pas venu pour être le roi qui accompagne ceux qui l’acclament et abonde dans leur sens. Il est venu pour être le serviteur humble, celui qui offre sa vie, celui qui réconcilie l’être humain avec lui-même et avec Dieu. Il est venu manifester l’amour de Dieu, pour que l’on vive cet amour, par cet amour et pour cet amour. Et alors, remplis de l’amour de Dieu, nous pourrons à la fois le louer et le servir en servant les autres.

Amen.

Prédication du surintendant Etienne Rudolph