Témoignage d’Henri Teissier, évêque émérite d'Alger


Merci de m’avoir associé à cet hommage qui est rendu à l’ engagement missionnaire de Hugh et Freezi…

VIVRE ENSEMBLE

Fr 0363

Mgr Henri Teissier, évêque émérite d'Alger

La paroisse protestante était à 300/400 m de l’Archevêché, où j’étais… Et donc les relations étaient faciles. Et le premier engagement était de vivre ensemble dans des contextes qui ont été extrêmement difficiles… ce partage oecuménique : bien souvent, on se retrouvait dans la salle de séjour des Johnson avec les représentants des différentes églises, des toutes petites communautés, l’Église anglicane, à des périodes il y avait des Coptes, des Adventistes, des Évangéliques, l’Église catholique… Il fallait les faire réfléchir ensemble et on partageait pour savoir quelle était l’attitude évangélique à prendre devant les difficultés, en particulier quand le 28 février 2006 a été promulgué le décret qui mettait en péril l’existence des églises et nous condamnait à la prison, si on attirait des frères et des soeurs qui venaient de la société musulmane et qui voulaient partager l’Évangile avec nous. On a décidé à ce moment-là de répondre individuellement, chaque église, pour conduire l’État algérien à reconnaître chacune de nos églises. C’était non seulement des décisions à prendre ensemble devant l’État algérien, mais c'était aussi de petites communautés à soutenir ensemble.

SERVICE DE LA BIBLE 

Deuxième champ de travail qui nous était commun, c’était le service de la Bible. La Société Biblique avait son local dans la paroisse protestante. On vivait en commun les efforts pour faire entrer des Bibles en Algérie, on essayait d’obtenir du Ministère des Affaires religieuses, sans doute derrière du Ministère de l’Intérieur et des services de l’Armée qu’ils nous laissent importer des Bible. On était d’ailleurs tous les deux les co-présidents de la Société Biblique, on a oublié de nous décharger de cette mission, je crois que nous sommes toujours les co-présidents, (éclats de rire dans le public), bien qu’on soit tous les deux à la retraite, … mais on a un frère qui est au service de cette Société Biblique.

Il y a eu, l’évêque Bolleter en a parlé tout à l’heure, les traductions à entreprendre ensemble, et là aussi il y a eu un engagement oecuménique. Pendant un moment, l’expert chargé de juger de la fidélité de la traduction en kabyle qui était réalisé par la Société Biblique, c’était un Maltais qui ne savait pas le kabyle, mais qui était intelligent et qui voyait comment ils avaient rendu les choses…

Alors on a été là ensemble pour ces traductions. Il faut dire que Hugh connaissait le kabyle, il avait vécu en Kabylie ; ça lui donnait une proximité…

Le deuxième domaine, c’était de soutenir la Société Biblique et l’effort qu’il fallait faire devant le pouvoir algérien pour qu’on puisse faire entrer les Bibles. 

ENGAGEMENT SOCIAL

Troisième champ de notre engagement, l’engagement social : on était dans une société qui avait des besoins, l’Église ne pouvait pas se fermer sur sa propre prière et sa propre communion intérieure, elle devait prendre sa part des besoins du pays. Pendant les premières années, on avait une association qui s’appelait  « Comité chrétien de service en Algérie » (CCSA) dont le siège était à la paroisse protestante et où on était ensemble comme Catholiques et Protestants.

MAINTENIR LA PRÉSENCE CHRÉTIENNE

Il y avait à maintenir la présence chrétienne dans ce contexte qui a été très difficile évoquée par l’évêque Bolleter, - il a parlé de la solidarité du voisinage quand il y a eu une attaque - ce n'était pas le fait de gens du quartier, ils venaient d’ailleurs -, contre la paroisse protestante. On était descendu tout de suite à la paroisse avec le Père… qui restait la nuit dans le presbytère pour soutenir…, car lui était algérien, car c’était plus facile, mais il y a eu d’autres moments, dont cette attaque à l’arme blanche contre Hugh, mais en réalité, on a été entre 1992 et 1999 dans une période qu’on appelle maintenant « les années noires ». Un certain jour, il y avait à Alger une quarantaine d’attentats et il y avait une certaine période des villages qui ont été attaqués ; et là il y avait eu 400 / 500 / 700 morts et quand on circulait sur les routes, on ne savait jamais ce qui allait arriver; Donc on a vécu ça ensemble et pour beaucoup de nos amis algériens musulmans, ça a donné une nouvelle crédibilité à notre Église : on n’était pas des coopérants qui arrivent et qui sont rapatriés par les Ambassades dès que ça devient dangereux, on était là avec la société algérienne assurant les mêmes risques. D’ailleurs dans l’Église catholique, on a perdu à ce moment-là dans le diocèse d’Alger 10% de prêtres et de religieuses qui ont été assassinés. Mais on n’est pas resté écrasé, on est resté dans la joie de la solidarité qui s’approfondissait avec nos amis algériens.

Il y avait d’ailleurs d’autres difficultés : un jour, on est allé ensemble avec Hugh à la dernière synagogue qui restait à Alger. Elle a été saccagée par des jeunes, profanée (Bibles, etc…), on est allé avec le président du Consistoire israélite. 

CÉLÉBRATION DU CULTE À LA RADIO NATIONALE

A ce moment-là, cela a été aussi évoqué par l’évêque Bolleter, je voudrais le souligner, la société algérienne nous a permis de continuer à garder la célébration du culte pour les grandes fêtes chrétiennes (Noël, Pâques et la Pentecôte). Le culte protestant était de 8h à 8h30 et le culte catholique était de 8h30 à 9h15 - on avait de petits avantages !-. Mais c’était Hugh qui annonçait à la fin du culte protestant « et maintenant on va présenter le culte catholique » ! De tous les ministères que j'ai vécus depuis 1946, c’était un des ministères les plus émouvants. Quand vous êtes dans une ville où il y a eu 40 attentats dans la journée et que vous devez annoncer le mystère de Noël, il faut l’annoncer de manière à ce que les chrétiens comprennent ce qu’est Noël et retrouvent tout le mystère de Noël, - parce qu’il y avait peut-être mille chrétiens qui écoutaient-, mais les musulmans étaient 400 000 ou 500 000 mille à écouter -, de telle manière que pour eux ce soit aussi un message. Jusqu’à maintenant, pour les Algériens que je rencontre, ce qu’ils gardent de l’Église, c’est ce message qui pouvait être partagé, c’est un message évangélique, mais on cherchait une expression de ce message qui les rejoigne. Et c’est là que nous étions, je le pense, au centre de notre mission, être une Église qui non seulement donne la joie de l’Évangile à ses membres, à ses petits groupes, - ces frères qui sont là-, mais être une Église qui fait signe dans la société 

DÉVELOPPEMENT DE COMMUNAUTÉS ÉVANGÉLIQUES

Autre domaine très délicat qui a été évoqué par l’évêque Bolleter, ça a été le développement très rapide de communautés évangéliques, en particulier en Kabylie. Et là, Hugh a pu tout un temps aider à la formation des anciens de ces communautés. Et ces églises qui se sont développées plus vite que les nôtres, que l’Église protestante actuelle et que l’Église catholique, ses anciens ont reçu leur première formation  de Hugh, ça se faisait assez souvent dans la Maison diocésaine, et il mangeait avec eux… Ensuite on a évoqué les difficultés qui se sont présentées : quelle attitude prendre dans la société algérienne, comment être fidèle à cette annonce de l’Évangile, mais sans créer de l’inimité, sans perdre la confiance dans la relation avec les autres, comment être à la fois fidèle à l’Évangile et fidèle au peuple ? Et là, Hugh a vécu cette période avec nous, c’est vraisemblablement pour ça qu’on lui a refusé le renouvellement de sa carte de résidence à cause du développement de cette Église.

C’est la première fois que, depuis que l’islam s'est répandu dans un pays arabe-musulman, une église qui compte des milliers de chrétiens et formée par des personnes qui viennent de familles musulmanes a été reconnue par l’État algérien.

Et après ce décret du 28 février 2006 dont j'ai parlé et qui nous a causé tant de problèmes, et où nous avons décidé que chaque église devait se faire reconnaître par elle-même, les responsables nés musulmans ont obtenu la reconnaissance de cette Église en 2011.

C’est le seul pays arabe-musulman qu’une communauté qui vient d’un background musulman, a été reconnue. Ils existent maintenant avec nous.

Ma joie est grande de voir que votre société missionnaire a reconnu le ministère d’Hugh et de Freezi, c’est aussi la joie de savoir qu’on peut être une Église chrétienne qui vit la fraternité même dans une société musulmane, même dans une période où l’on nous assassine.