Principes fondamentaux de gestion des biens fonciers

Conférence annuelle de l’EEM Suisse-France-Afrique du Nord a eu lieu du 6 au 9 juin à Berne

Matthias Bünger au micro

La première séance plénière de la CA 2013 aborde la question épineuse de l’immobilier.

Lors de la CA 2012, il y avait eu un débat animé concernant les principes fondamentaux de gestion des biens fonciers au moment de la présentation des projets immobiliers par le Comité directeur. De fortes réserves avaient alors été émises, en particulier sur le fait que l’EEM gère ses propriétés immobilières pour financer l’Eglise. Les délibérations avaient débouché sur une demande exigeant qu’une discussion de fond soit menée sur la gestion des immeubles lors de la Conférence annuelle 2013.

Matthias Bünger, président du Comité directeur, précise d’emblée qu’on attend des responsables de l’EEM qu’ils soient « des gérants intelligents », y compris pour ce qui est de la gestion des biens fonciers.

Au terme de ce débat, la CA devra ériger les règles et les normes éthiques que l’Église retiendra en matière de possession immobilière à partir de l’enseignement biblique. A partir de l’expérience passée, elle devra tirer les leçons pour le futur : ce qui se faisait jusqu’ici était-ce bon et satisfaisant ? A l’avenir, comment peut-on améliorer le dispositif ?

Ou faut-il reprendre tout à zéro à partir de l’Evangile ?


Sigmar Friedrich et ...

Markus Da Rugna


Pour introduire le débat, Sigmar Friedrich et Markus Da Rugna, respectivement rédacteur de Kirche+Welt et  président du GT Eglise+Société, tous deux pasteurs de l’EEM, ont présenté le sujet sous un angle théologique.

Ton règne (richesse) vienne !? (Observations bibliques relatives au rapport à la propriété et à sa valeur) 1

1. Note du traducteur: Jeu de mots intraduisible. Le terme allemand utilisé ici est: Reich(tum) = Reich (règne) + Reichtum (richesse)

Le cadre général
Notre questionnement quant à un rapport approprié avec les immeubles et les biens de l’Eglise ne vient pas de nulle part. Nous vivons dans un état et dans un contexte économique. Une des prémisses de notre économie de marché est la rareté des moyens et des ressources. Un fondement de la pensée biblique est l’abondance présente. En tant qu’intendants de Dieu, les humains sont chargés de répartir les biens de manière juste et mesurée. (Psaume 104,13-15; 1 Tim 6,17-19) 

Sigmar Friedrich illustre la position ambivalente de la Bible par rapport à la possession en rapportant une série de citations de la Bible à propos de l'argent et des biens. Même dans la Bible, la relation à la propriété et à la richesse est ambivalente: la richesse est perçue comme une bénédiction de Dieu dans l'Ancien Testament par rapport à «l’injuste Mammon» dans le Nouveau Testament. «Nous mettons notre confiance en Dieu et pas dans l’argent. Quand on se confie en Dieu, on disposera toujours des moyens dont on a besoin». Dans une perspective biblique (Ps 104), il existe assez de biens pour répondre aux besoins humains sur la surface de la terre.

Jugement de valeur
La Bible ne condamne ni ne glorifie la possession de biens et la propriété en tant que telles. Toutefois, le contexte mentionne toujours à nouveau des développements problématiques, tels que la fausse confiance en la fortune ou l’indifférence par rapport à la souffrance des autres et la justice sociale. (Gen 26,12-14, Prov. 10,4.15; 18,10-12)
Une gestion juste
Les prophètes du 8e siècle avant J-C. critiquent l’injustice économique et sociale de leur temps. A sa place, ils réclament « le droit et la justice ».
(Esaïe 5,8; Mi 2,1ss; Am 5,24)

Les injonctions des textes législatifs de l’AT suivent cette même ligne. Ils limitent systématiquement la recherche du profit au bénéfice des pauvres. Notion décisive : les Israélites ne font que gérer les biens qui leur sont confiés – ils en sont responsables envers Celui qui leur a accordé leurs possessions.
(Ex 23,10-12; Lév 19,9-10; Dt 14,22-15,2; Lév 25,10-13.23.42) 


L’Écriture pose aussi clairement la question de la justice sociale, le rapport aux plus pauvres et à l’étranger. Les prophètes encouragent la répartition équitable des biens en considération des plus faibles (sabbat, année jubilaire, glanage des champs) de manière à bien marteler cette double vérité élémentaire

  • que la terre appartenait à Dieu, et pas à l'homme : Israël s’entend dire qu’il n’est pas le propriétaire du pays, mais seulement son intendant. Et d’un intendant, il est demandé qu’il soit fidèle. Avec un bien qui vous est étranger, il convient de se montrer responsable.
  • et que le partage est une nécessité : dans 1 Timothée 6,17-19, les riches sont invités à se montrer généreux sans faillir dans leur confiance en Dieu.

Le Mammon injuste

Le témoignage de Jésus rapporté par les Evangiles synoptiques (Marc, Matth., Luc) considère la richesse et la propriété comme étant plutôt problématiques. Cet aspect prend une place importante dans les deux livres de Luc (Luc, Actes). La propriété risque de conduire à s’illusionner sur le fait d’avoir assuré sa propre vie. Il est nettement préférable de l’investir de manière ciblée sur l’avenir.

(Luc 16,1-13.16-17.19-31)

Accomplissement volontaire

Dans le Nouveau Testament, ce sont avant tout l’épître de Jacques et l’Apocalypse qui partagent cette appréciation sceptique de la propriété et de la richesse. Néanmoins, le renoncement à la propriété n’est pas érigé en norme.
(Actes 4,34ss; 5,4; 1Co 13,3)

Dans Luc 16 est largement discuté notre usage «ciblé» des biens à travers deux paraboles (le gestionnaire avisé, l'homme riche et le pauvre Lazare). Les biens qui nous sont confiés doivent être utilisés

  • à la lumière de la venue du Royaume de Dieu,
  • dans la transparence et l’honnêteté parfaite (pas comme Ananias et Saphira),
  • dans la consécration à Dieu (on peut donner tous ses biens sans se donner soi-même à Dieu)
  • et dans la reconnaissance pour l’abondance dont nous disposons grâce aux générations précédentes.


Qu'est-ce que cela signifie pour notre situation ? Qui servons-nous entre Dieu et Mammon ? Se reposer seulement sur son héritage serait une illusion. Gare aux fausses sécurités, mieux vaut se laisser diriger par la mission et le mandat qui nous sont impartis par Jésus-Christ.


Dans sa conclusion, le pasteur Sigmar Friedrich énonce distinctement le défi que la direction d’église doit relever toujours à nouveau : elle veillera à ce que les propriétés immobilières et leurs revenus entrent toujours dans une logique de service.


De son côté, le pasteur Da Rugna, président de la Commission «Eglise & Société» revenait sur l’envoi des disciples qui a notamment conduit les Franciscains à renoncer à toute possession : ils renoncent toute possession au nom de leur identification aux plus pauvres. La propriété est rejetée parce qu'elle empêche la fraternité et... la confiance (en Dieu). La fraternité a moins à faire à la possession des biens qu’au partage des biens.


Les plans de sauvetage pour les propriétés immobilières de l’EEM ont dominé l'ordre du jour de la Conférence il y a 15 ans. «Je constatais aussi un certain lien affectif avec ces propriétés immobilières, ce qui m’est étranger», a déclaré Da Rugna, et  de rappeler que dans l’Église il s’agit moins de rester attaché à un lieu que de suivre Jésus et donc d’être prêt à bouger. Rien que par son étymologie, une propriété immobilière suggère un certain immobilisme, l’«attachement à un lieu» : un bien immobilier est par définition une affaire inamovible. Notre mission s’exerce avec nos jambes et nos pieds et passe par certains équipements (locations,  etc...). Ces moyens servent à transmettre l’Evangile aux autres et à traduire notre compassion pour les plus pauvres. Il n’y a rien à redire à des moyens qui desservent directement cette cause de l’évangélisation, mais quand ce n’est plus le cas, il est opportun de prendre des dispositions, par exemple il faut savoir se séparer de propriétés immobilières qui ne servent plus à des fins ecclésiales et sociales.

Perspective

a) Tout commence par la reconnaissance: que nous disposions d’immeubles que nous pouvons utiliser et même exploiter de manière profitable est un don de Dieu que nous acceptons avec reconnaissance et mettons en valeur de façon responsable.

(b) Le danger est évident: le fait que les revenus de l’immobilier financent le travail de l’Eglise peut mener à l’illusion que la pérennité de l’Eglise ou du circuit concerné est assurée à long terme.

(c) Ce qui est décisif est l’objectif de toutes nos actions: les immeubles et les revenus qu’ils produisent ont un caractère de service. Ils servent à « proclamer » de manière crédible l’évangile du royaume de Dieu ou, pour le dire comme Wesley: à répandre la sanctification dans le pays. Dans ce sens, l’utilisation des revenus de l’immobilier présente un défi à une direction d’une Eglise qui décide de manière stratégique.

(d) Un rapport responsable aux revenus concerne également la communion entre nous: dans l’EEM Suisse, nous sommes liés les uns aux autres de diverses manières – au plan de la Conférence annuelle, mais aussi à des niveaux plus élevés, à travers Connexio et les relations au sein de la Conférence centrale; au plan local, national et international, il y a des situations sociétales qui appellent une action. Répartir dans ces cas les revenus de manière juste se fera difficilement sans conflits et exigera toujours des décisions prises en fonction du contexte.

(e) Le volontariat et les conditions-cadres structurelles forment un ensemble plein de tensions: que la réflexion ne soit pas limitée au local et au particulier dépend essentiellement de certaines personnes ou de certains circuits. Mais d’autre part, des données structurelles claires peuvent aider à projeter son regard au-delà du bout de son nez. Mais il peut arriver que ces aides soient perçues comme des contraintes.



C’est ensuite en petits groupes que les délégués ont débattu de la gestion à venir des biens fonciers. Les délégués ont consigné leurs opinions par écrit. Selon la promesse du président du Comité directeur, Matthias Bünger, les résultats seront évalués et serviront de base aux prochaines étapes sous-tendant le futur mode de gestion des immeubles de l’EEM.


Le conseil national Eric Nussbaumer (PS) et membre de l'EEM de Liestal, a plaidé, dans son discours de clôture, pour une approche équilibrée entre bénéfices sociaux et bénéfices économiques. A chaque fois, il faut se demander si tel ou tel choix ou toute ou telle optique immobilière présente un intérêt social et économique ? Tel bâtiment est-il une fin en soi ? Ou dessert-il un dessein louable ? Dessert-il la vie ? Pour l’éthicien et économiste Peter Ulrich, l’éthique devrait être «au service de la vie».

L'éthique servira donc de valeur de base à toute action économique, résume E. Nussbaumer. L’optimalisation des gains pour alimenter la caisse de l’église est donc irrecevable à ses yeux : «La maximisation du profit et l'implication conséquente pour une bonne cause ne vont pas de pair», explique-t-il. Le marché ou soi-disant «les loyers locaux habituels» ne devraient pas servir de base aux actions d'une Église, pas davantage que la spéculation. La CA lui sait gré d’avoir rappelé en expert l’importance du fondement éthique de notre implication immobilière, les critères même d’une saine gestion immobilière.



La présentation de deux projets de construction à Sissach et à Olten a cependant relancé le débat : A Sissach, c’est un immeuble collectif qui va être construit, tandis qu’à Olten, ce sont des appartements qui seront ajoutés au centre ecclésial. Plusieurs délégués ont exprimé leur « malaise » à l’idée de devoir décider de ces projets sans pouvoir s’appuyer sur une stratégie. Des principes éthiques quant aux méthodes de construction et à l’acceptation de capital étranger ont été réclamés. Matthias Bünger a déclaré pour conclure, alors que les deux constructions avaient été approuvées, « nous devons commencer à définir des règles concernant les rendements etc.».


Document d’étude sur les propriétés immobilières et l’EEM (fichier pdf 280 ko)