Prédication de l'évêque Patrick Streiff

Conférence annuelle de l’EEM Suisse-France-Afrique du Nord a eu lieu du 6 au 9 juin à Berne

Prédication de l’évêque Patrick Streiff à l’occasion du culte d’ordination et de clôture de la Conférence annuelle Suisse/France/Afrique du Nord qui s’était déroulée à Berne du 6 au 9 juin 2013


Lectures: Psaume 8,4-7; Actes 3,1-6
Prédication: Luc 7,1-10
(Trad. Segond 21)


Chers membres de la Conférence annuelle,

    Cette Conférence annuelle est placée sous le thème de la dignité. Le circuit de Berne se préoccupe depuis longtemps de cette thématique. Il y a consacré dans les locaux de l’église une exposition qui est ouverte au public pendant ce mois. « La dignité, c’est … » nous amène à réfléchir à la façon dont nous considérons les gens et aux rapports que nous entretenons avec nous-mêmes et avec les autres. La Conférence annuelle a décidé que deux affirmations du Profil de l’EEM qui soulignent le respect de la dignité de tous les êtres humains devaient être davantage pris en compte et mis en pratique dans les relations entre les uns et les autres dans les églises.

    J’ai choisi pour ma prédication une histoire biblique dans laquelle il est aussi question du respect envers d’autres personnes. Et c’est l’une des rares histoires où une personne n’entre pas directement en contact avec Jésus, mais seulement par l’intermédiaire d’autres  personnes. 


Je lis dans l’Evangile de Luc 7,1-10.


1) Entremetteurs et intermédiaires  

Dans cette histoire, il n’y a pas de rencontre directe entre Jésus et un officier subalterne romain de Capernaüm. C’est du moins ainsi que l’Evangile de Luc nous le rapporte. L’Evangile souligne la confiance extraordinairement forte  que l’officier accorde à la parole de Jésus. La guérison de l’esclave est finalement mentionnée brièvement dans une sorte de post-scriptum, comme pour confirmer la chose.  L’Evangile de Matthieu raconte l’histoire autrement. Là, Jésus et l’officier se rencontrent directement. Il n’y a pas d’intermédiaires. – Je n’ai aucune idée de la façon dont la rencontre s’est historiquement déroulée.  Mais j‘ai décidé de choisir la variante de Luc. Chez lui, les « entremetteurs » jouent un rôle important et je trouve cela tout à fait pertinent par rapport à notre situation actuelle.   

Il y a deux groupes d’ « entremetteurs » dans cette histoire. L’un des groupes est composé des dirigeants de la communauté juive de Capernaüm, qui s’engagent personnellement pour Jésus en faveur de l’officier romain. L’autre groupe est formé des propres amis de l’officier, envoyés par celui-ci comme intermédiaires auprès de Jésus. Les deux groupes assument un rôle d’avocats et d’émissaires. 

Est-ce que ce ne serait pas là un bon rôle pour nous, les chrétiens ? Nous confessons que Jésus est notre Maître et Seigneur, comme nous l’avons promis lorsque nous sommes devenus membres confessants de l’Eglise. En même temps, nous avons des contacts avec des gens de milieux, pays, mondes professionnels, arrière-plans et intérêts les plus divers. Où et comment devenons-nous des « entremetteurs » qui établissent la relation entre les besoins d’autres personnes et les possibilités dont nous croyons Jésus capable ? Pour « amener plus de gens à suivre Jésus-Christ », il faut ce genre d’ « entremetteurs », qui s’engagent pour que des personnes fassent l’expérience de l’aide du Christ. 


2) Jugement de valeurs

L’histoire biblique de l’officier de Capernaüm est également intéressante par rapport au thème de la valeur d’un être humain. Considérons à ce sujet l’appréciation des personnes sur elles-mêmes et sur les autres.

    Il y a tout d’abord les deux groupes d’intermédiaires. Le premier groupe est composé des « anciens de la communauté juive ». Ces notables se voient très bien dans le rôle d’entremetteurs qui leur est confié. Ils sont prêts à soumettre la demande de l’officier à Jésus. Oui, ils appuient cette demande par un plaidoyer ardent en faveur de l’officier, qui est un homme de grande valeur. Il aime le peuple juif et a même fait construire la synagogue (déjà à cette époque, les immeubles faisaient débat !). Un deuxième groupe est formé des « amis de l’officier », qui doivent expliquer pourquoi l’officier ne vient pas lui-même et ne peut s’imaginer de recevoir Jésus dans sa maison. Lui, l’officier, ne s’estime pas digne d’avoir Jésus pour hôte chez lui. 

    Le jugement de l’officier sur lui-même et celui des autres sur lui différent donc notablement. Les intermédiaires louent l’officier. Ils reconnaissent ses actions en faveur du peuple juif. Ce jugement externe se base sur ses actes et son comportement. C’est tout à fait normal. Nous ne pouvons jauger d’autres personnes qu’en fonction de leurs actes et peut-être, si nous poussons plus loin, en fonction de leur motivation. Mais nous ne voyons pas au plus profond d’une personne, au fond de son cœur. En général, le jugement externe conditionne aussi le jugement porté sur soi-même. Les actes déterminent alors aussi l’appréciation que l’on porte sur soi-même. Les personnes estiment leur valeur en fonction de leurs dons et de leurs performances. C’est un élément important des entretiens d’évaluation et qui est désormais aussi utilisé dans l’Eglise. Mais malheureusement, il ne recouvre souvent que trop rapidement une forme de relation évangélique des uns avec les autres.

    Que nous soyons dignes de quelque chose dépend souvent de l’appréciation que nous portons sur nos actes, que nous jugions les autres ou nous-mêmes. Mais la dignité d’une personne ne dépend pas de la valeur de ses actes.


3) Respect de la vie 

Pendant mes jeunes années, j’ai été provoqué par la radicalité de l’éthique d’Albert Schweizer. Son exigence du « respect de la vie » (« je suis vie qui veut vivre, au milieu de la vie qui veut vivre ») l’a personnellement amené à aller fonder un hôpital de brousse en Afrique pour donner aussi à ces personnes-là une assistance médicale qu’elles n’auraient autrement eu aucune chance de recevoir. Critique de la société, il a exhorté à être conséquent et à prendre au sérieux le respect de la vie. Cela a profondément imprimé en moi le devoir personnel de respecter la dignité des autres êtres humains. 

Cette thématique est éminemment actuelle dans la société contemporaine: dans notre relation avec les étrangers qui sont parmi nous, avec les demandeurs d’asile, avec des gens d’autres religions. Mais c’est aussi éminemment actuel pour nous, les nationaux de nos pays, par rapport à la vie humaine à ses tout débuts et à la fin de la vie. Dans sa récente étude sur le diagnostic  préimplantatoire, la Fédération des Eglises protestantes suisses écrit ces phrases qui méritent réflexion: « bien plus, le diagnostic préimplantatoire préjuge a priori que la vie avant la naissance présente un risque pour la mère et les parents, …mais les risques ne menacent pas l’enfant - comme on le prétend faussement -  mais uniquement  la mère et les parents. Seuls la mère et les parents peuvent décider, car  on ne saurait supposer que l’enfant puisse être intéressé par un tel test ». 

On peut en dire autant de la fin de la vie : quand la souffrance physique s’accroît, que les soins deviennent coûteux ou que la démence rend une personne méconnaissable, comment préservons-nous alors le respect de la vie de cette personne ? Et quand cette vie devient pesante et bien éloignée de nos représentations d’une vie heureuse, c’est là que se vérifie jusqu’à quel point notre respect de la vie est sérieux. Dans notre société moderne axée sur la performance, le début et la fin de la vie - et de plus en plus aussi le milieu de la vie - sont soumis à des contraintes : cela mène les uns au chômage et les autres, écrasés par un trop-plein de pression au travail, à la maladie psychique. « La dignité, c’est …“ est un thème hautement actuel. 


4) Plus que ce que les êtres humains peuvent donner

Nous en arrivons ainsi au dernier aspect de cette histoire biblique que je veux évoquer. L’opinion que l’officier a de lui-même est toute différente de l’opinion qu’ont de lui les anciens du peuple juif. L’officier ne veut précisément pas appuyer avec ses bonnes œuvres sa demande de guérison de son esclave. Il ne se tient pas pour digne, ne serait-ce que de rencontrer Jésus. Il ne dit pas cela par sentiment d’infériorité, mais en fonction de l’autorité encore bien plus grande qu’il reconnaît chez Jésus.  

L’officier romain ne se satisfait pas de l’opinion que les autres ont de lui. Au fond, il pourrait en être content. Que pourrait-il espérer de mieux que d’être loué si positivement par les notables reconnus de la communauté de la synagogue juive ? Mais un jugement de valeur par des tiers ne suffit pas à l’officier. Son esclave est à l’agonie. Et là, il n’y a que Dieu, la source de la vie, qui puisse redonner une vie nouvelle. Jésus est surpris de trouver une telle foi chez un païen. Il n’a jamais vécu cela même dans le peuple d’Israël.

Au moment où vous, Marietjie et Stephan, êtes aujourd’hui ordonnés au ministère d’anciens dans l’Eglise du Christ, vous recevez l’autorité d’annoncer l’Evangile, d’administrer les sacrements du baptême et de la Sainte Cène et de superviser l’église qui vous est confiée, c’est-à-dire la conduite spirituelle de la communauté.  Vous devenez ainsi, en quelque sorte, des « entremetteurs » qui dans l’intercession présentent des personnes à Dieu, qui mettent leur confiance dans la puissance de la Parole de Dieu qui transforme la vie et qui s’engagent par-delà les limites de leur communauté pour des personnes qui ont besoin d’une parole salvatrice de la part de Dieu. Quelle que soit la valeur d’une personne en termes de performance, Jésus lui confère sa dignité avec une parole qui relève. Puissiez-vous, et nous avec vous, être des « entremetteurs ». Nous vivrons alors ce que nous nous sommes fixés dans le Profil de l’EEM: « Animés par la Parole de Dieu, nous faisons confiance à sa grâce libératrice » et « Animés par l’amour de Dieu, nous témoignons du respect  à chaque personne ». A la fin de l’histoire, les « entremetteurs » ne jouent plus aucun rôle. Ils sont un exemple: ils se sont engagés pour un païen étranger et ont fait entièrement confiance à l’aide de Jésus.  Leur rôle avait sa place au début de l’histoire. Et c’était aussi un bon rôle.


    En tant que chrétiennes et chrétiens, nous pouvons nous reconnaître dans le rôle des « entremetteurs » aussi bien que dans celui de l’officier. Nous sommes – avec les intermédiaires – invités à devenir les avocats des autres et à fonder, avec eux et pour eux, notre confiance sur la parole du Christ qui relève. Et nous sommes – avec l’officier – invités à fonder notre confiance sur la puissance de la Parole de Dieu. Les deux, les intermédiaires et l’officier attendent la parole libératrice et salvatrice de Dieu. Les deux ne l’attendent pas d’abord pour eux-mêmes, mais pour d’autres. C’est ainsi que des personnes en arrivent à suivre Jésus Christ, afin que la puissance transformatrice du Christ mette son empreinte sur ce monde.  

    A toutes et tous, je dis : allez et faites de même.    


Original :    allemand

Traduction : Frédy Schmid 

Prédication de l’évêque Patrick Streiff sur Luc 7,1-10 - CA 2013 - (fichier pdf 114 ko)