La mission aujourd'hui

Conférence Annuelle

14-17 juin 2012

         à Münsingen et Frutigen  (Suisse)

Comment comprendre la mission aujourd'hui ?

Jacques Matthey

Exposé prononcé le 16 juin 2010 dans le cadre du 

dixième anniversaire de Connexio


1910 – 2010


Le débat sur le contenu de la mission chrétienne s'est passablement animé ces derniers temps. Les fronts bloqués, les tensions ancestrales, ont cédé la place à de nouvelles formes de collaboration. C'est ainsi que le Conseil œcuménique des Eglises, l'Alliance évangélique mondiale, le Comité de Lausanne, le Conseil papal pour l'unité des chrétiens, les organisations internationales des luthériens, réformés, méthodistes, baptistes, anglicans, l'Organisation des Eglises indépendantes africaines, les orthodoxes, les Eglises pentecôtistes, les adventistes et bien d'autres ont organisé en 2010 une Conférence missionnaire commune marquant le centenaire de la célèbre Conférence d'Edimbourg de 1910.


Il n'est pas inintéressant de commencer par comparer la thématique de 2010 avec celle de 1910. Le mot d'ordre issu du mouvement des étudiants pour la mission: «Evangéliser le monde au cours de cette génération», peut être admis comme un résumé acceptable de la vision de 1910. Cent ans plus tard, la Conférence a eu lieu sous le titre de «Témoigner Christ aujourd'hui». La comparaison montre des décalages et des similitudes:


Parler de témoignage signale un ton moins agressif que la formule de l' «évangélisation du monde». «Témoignage» indique une compréhension holistique de la mission: le témoin est une personne qui ne parle pas seulement, mais qui transmet le message par sa vie tout entière. Finalement, ce choix des mots satisfait la plupart, des orthodoxes aux pentecôtistes, des progressistes aux conservateurs.


Mais de quoi, de qui témoigner ? On a longuement cherché la bonne formulation. Nombreux ont été ceux qui auraient souhaité une mention de la mission de Dieu. Mais dans un monde religieux très diversifié, le rapport à Dieu n'est pas spécifiquement chrétien. Par contre, mettre l'accent sur le Christ crée la clarté.


«Aujourd'hui» est en un certain sens comparable avec le «au cours de cette génération», sans toutefois contenir l'espérance eschatologique qui était dans l'air en 1910. Il s'agit d'apporter un témoignage dans le monde tel qu'il est maintenant– avec un message pertinent. Le message est urgent en raison de son importance pour l'humanité et le monde. Par contre, le temps de Dieu ne correspond pas au calendrier humain. 


Quelles sont dès lors, aujourd'hui, les questions et les thèmes importants de la réflexion sur la mission ?



La mission de Dieu


La mission s'enracine dans le cœur du Dieu trinitaire. La mission est la conséquence et l'expression de la dynamique propre de Dieu. C'est là une conception soutenue par de nombreuses Eglises. La réalisation de l'enracinement de la mission dans l'être même de Dieu a produit la grande mutation de la théologie de la mission au milieu du siècle passé. Mais elle a aussi suscité des tensions considérables entre «évangéliques» et «œcuméniques» en raison des partis pris et des positions extrêmes affichées de part et d'autre. Il est réjouissant de voir comment le rapport à la mission de Dieu est devenu une sorte de consensus grâce aux rapprochements de ces trente dernières années.


Il reste évidemment des questions ouvertes. Tous ne pensent pas la même chose quand ils disent que Dieu est actif et présent dans le monde entier. 

Pour les uns, cela signifie que tous les êtres humains doivent certes être considérés comme des créatures de Dieu et doivent être respectés, mais non qu'ils ont accès à Dieu ou une relation juste avec Lui. 

D'autres en tirent la conclusion que les adhérents de nombreuses orientations religieuses sont en principe en relation, ou peuvent établir une relation avec Dieu et que l'on peut dès lors parler d'une possibilité de salut en dehors d'une confession consciente de Jésus-Christ.   

Selon le point de vue, cela a des conséquences pour la relation avec d'autres religions. 


Dans l'ensemble, le mouvement de Lausanne reste proche de la position telle qu'elle a été formulée dans la Déclaration de 1974: il n'y a pas de salut hors de la foi en Jésus-Christ. Mais il faut dire que des théologiens et théologiennes individuelles, ainsi que des groupes de travail de tendance évangélique, ont franchi des pas en direction d'une appréciation plus positive d'autres religions. 


La question reste controversée au sein des Eglises membres du COE. La position de compromis de la Conférence de San Antonio de 1989 reste à ce jour l'opinion majoritairement admise. 


Brièvement résumée, il y est dit:


1   Nous ne pouvons pas proclamer d'autre voie vers le salut que Jésus-Christ;

2    Nous ne pouvons pas poser de limites à l'action salvatrice de Dieu dans le monde;

3    Il y a une tension entre ces deux affirmations. Nous la reconnaissons et  ne pouvons la résoudre.


Par rapport à ces questions controversées, il est extrêmement important de poursuivre avec des chrétiens de traditions et de cultures les plus diverses le débat quant à l'interprétation de la mission de Dieu 



La création est le nouvel horizon de la mission


Depuis la fin des années quatre-vingt, la pensée missionnaire a connu un élargissement par l'inclusion de la création dans la compréhension du plan et de l'action de Dieu. Ce qui jusqu'alors n'avait été adéquatement reconnu que par certains théologiens et théologiennes ou par des confessions telle l'orthodoxie, est peu à peu devenu un consensus. 


Il s'agit fondamentalement d'une nouvelle définition de ce qu'on entend par spiritualité chrétienne, une spiritualité qui englobe la création comme partie intégrante de la mission de Dieu. Dieu n'agit et ne se révèle donc pas seulement dans l'histoire humaine. Avec une modestie retrouvée, l'humanité doit se comprendre comme partie et non comme le sommet de la création. Le document final d'Edimbourg 2010 déclare ce qui suit au sujet de cet ensemble de questions: 


«Sachant que l’Esprit Saint souffle sur le monde selon sa volonté, rétablissant les liens au sein de la création et apportant une vie authentique, nous sommes appelés à devenir des communautés de compassion et de guérison ( … ) oeuvrant  avec un zèle renouvelé pour la justice, la paix et la protection de l’environnement, et où une liturgie nouvelle reflètera les beautés du Créateur et de la création.»1




Habilités par l'Esprit


La présence et l'action du Saint-Esprit sont comprises comme une habilitation à un témoignage crédible et comme un équipement pour suivre le Christ et servir. La missiologie récolte les fruits du renforcement des contacts avec les représentants et représentantes du pentecôtisme et de la prise en compte de l'orthodoxie. A l'avenir, la réflexion sur la mission devra nettement plus tenir compte du fait que le Saint-Esprit est la présence de Dieu dont on fait l'expérience au quotidien, dans la vie concrète. Ce n'est pas «seulement» une illumination intérieure lors de la lecture de l'Ecriture ou la présence de Dieu dans la Sainte-Cène. Il faut en fait prendre au sérieux l'action dynamique de Dieu dans la vie quotidienne, avec toutes les conséquences qui en découlent pour la compréhension des dons charismatiques, des ministères dans l'Eglise et d'une ouverture à cette action dans le monde et dans la création. 


On constate ici une différence importante par rapport à 1910. A notre connaissance, il n'y avait eu à l'époque aucun contact avec le nouveau mouvement pentecôtiste qui était en train de s'épanouir juste à ce moment-là. Pendant la plus grande partie de 20e siècle, on n'a pas, ou presque pas, noué de contacts fructueux entre les Eglises traditionnelles et le mouvement charismatique – au contraire, on peut même parler de guerre de religion, avec des échanges d'insultes, de caricatures et d'accusations d'hérésie. J'espère beaucoup que malgré les questions difficiles encore ouvertes, nous avons fait dans ce domaine un pas important vers un œcuménisme élargi.  



Le défi du mouvement charismatique


L'expression «mouvement charismatique» englobe les Eglises pentecôtistes traditionnelles, les charismatiques au sein des confessions classiques et les différentes vagues de réveils néo-charismatiques de ces 30 dernières années. Le défi est d'abord d'ordre quantitatif: la dynamique de la croissance de ces nouvelles Eglises, implantées surtout au sein des populations pauvres, a amené la version charismatique du christianisme au deuxième rang, derrière l'Eglise catholique-romaine. Mais le défi est également théologique. Dans nombre de cas, les communautés de ce genre sont, de par l'accent mis sur l'oralité, le concret, sur ce dont on peut faire l'expérience, comme aussi par la prise en compte des émotions, culturellement mieux adaptées que les Eglises traditionnelles. On tient largement compte du sacerdoce universel, puisque l'Esprit peut répandre des dons sur tous, pauvres et riches, femme et homme. Dans cette forme de foi chrétienne, Dieu est ressenti comme un Dieu dont l'intervention peut transformer la vie, très concrètement. 

Toutefois bien des questions restent ouvertes, avant tout en relation avec les développements récents des Eglises néo-charismatiques. Celles-ci travaillent souvent sans égards pour les communautés existantes. Beaucoup de nouvelles Eglises s'assemblent  autour de soi-disant apôtres, qui sont adorés presque comme des dieux. Les gens sont attirés par des promesses matérielles théologiquement douteuses dans le sens qu'il est affirmé que Dieu récompensera ses fidèles en leur donnant le bonheur, la santé et le bien-être (évangile de la prospérité).


Il me paraît important, de ne pas fermer les yeux sur la réalité et, tant que faire se peut, de toujours rechercher le dialogue, tout en étant prêt à se laisser remettre en question. 



Une mission à la manière du Christ


L'accent mis sur la puissance reçue du Saint-Esprit ne doit pas mener à une mission triomphaliste, ce qui doit être compris comme une différence par rapport à de nombreux charismatiques et à 1910. Il s'agit d'une mission qui renonce au pouvoir temporel, dans le sens de l'abaissement du Christ (Philippiens 2). Au début de son ministère, Jésus a rejeté avec véhémence la tentation diabolique d'une mission fondée sur l'exercice du pouvoir. Ceci a de profondes conséquences pour nous. 


Tout d'abord, les Eglises devraient encore, beaucoup plus que dans le passé, garder leurs distances par rapport à des personnages ou des organismes politiquement et économiquement puissants, de manière qu'on ne puisse jamais avoir l'impression que le Royaume de Dieu est identique à certaines formes étatiques ou économiques. Car les critères de l'évangile remettent en question tous les systèmes. Aucun état, aucun système économique n'apporte la justice et la paix telles que voulues par Dieu. Les priorités financières et économiques actuelles vont même en sens contraire, dans le sens qu'elles amènent plutôt la souffrance et l'injustice que la libération et l'équité. Face à un monde majoritairement orienté vers le marché, les Eglises et les communautés missionnaires devraient devenir des communautés alternatives.


Mais, deuxièmement, le refus du pouvoir ne signifie pas le refus du témoignage. Il y a lieu de trouver une tension créatrice entre l'obéissance à Dieu et le respect à l'égard de celui qui professe une autre conviction religieuse. Dans la mission, il est décisif de trouver, selon le lieu et les circonstances, un bon équilibre entre courage de témoigner et vivre les relations interpersonnelles avec humilité. 


Il faut encore distinguer entre évangélisation et prosélytisme. Pour moi, le prosélytisme est une forme de témoignage qui exerce un pouvoir sur d'autres personnes par des pressions politiques ou psychologiques ou qui attire les gens par des avantages économiques. L'évangélisation est la transmission de l'évangile et l'invitation à la foi qui laisse aux personnes leur entière liberté de décision, qui compte donc sur la puissance du Saint-Esprit et non sur des méthodes missionnaires «efficaces».


On parle aussi de prosélytisme lorsque des action d'évangélisation visent spécifiquement à attirer des membres d'autres communautés ecclésiales vers sa propre communauté. 


La distinction est claire en théorie, mais elle ne l'est pas toujours dans la pratique. Où se situe la limite entre influence licite et illicite sur d'autres personnes ? Est-il permis, lors d'une action de secours, d'exposer des Bibles ? Qu'en est-il lorsque l'adhésion à une Eglise améliore aussi la situation matérielle de quelqu'un - faut-il toujours parler d'avantage économique illicite ? Qu'appelle-t-on un «membre» d'une communauté ecclésiale ? Est-ce que cela a un rapport avec la foi de ces gens ? Avec leur praxis ? Avec leur participation aux sacrements ?


Même si toutes les questions ne sont pas résolues, chaque Eglise ou communauté missionnaire doit se remettre en question et se demander: quel est le but de mon évangélisation ? Jusqu'à quel point est-ce que je reconnais d'autres Eglises – ici et ailleurs dans le monde – comme étant pleinement des communautés en Christ – des partenaires en mission ? 


Ceci m'amène à mon dernier point. 



Mission et pouvoir – dans l'inégalité Nord-Sud


A mon avis, nous vivons ces derniers temps une période de régression vers des conditions néo-coloniales. Des décisions capitales relatives à des programmes ou des projets sont de plus en plus souvent prises par les donateurs et les pays donateurs. Au sein des Eglises, des communautés qui décident de leurs priorités dans le cadre d'une négociation ardue entre partenaires du Nord et du Sud, sont remises en question. J'espère que ce n'est pas le cas de Connexio. Car en bien des endroits, l'idéologie du marché et de l'efficacité a remplacé la théologie. Pour moi, il faudrait dans le cadre du débat Nord-Sud renégocier les points suivants:    


La création, le renforcement ou la réorientation d'espaces œcuméniques libres pour y  débattre en commun du sens du partenariat, de la transparence et de la gestion chrétienne de la propriété, de la richesse et des ressources. Des Eglises ou des organisations ne dépendant d'aucun autre partenaire de dialogue devraient  elles-aussi participer à ce genre de plates-formes.


Dans le même temps, nous devons travailler au plan interculturel à définir des règles de transparence réellement acceptables par tous, ce dans le cadre d'un dialogue entre théologie de la mission, éthique du développement et économie politique. Les instruments existants devraient être évalués et si nécessaire remis en question, mais en tous cas rester aussi simples que possible, afin de pouvoir fonctionner sans gonflement artificiel des administrations. La transparence devrait au fond consister en un service aux pauvres et aux opprimés et offrir une possibilité de limiter le pouvoir. 


Mais il est urgent de développer en même temps une critique de l'idéologie à la base des méthodes de management. En effet, la recherche de la transparence et de la probité comptable ne peut en aucun cas justifier que les outils créés à cette fin deviennent de nouveaux instruments de pouvoir au nom d'une bonne gouvernance soi-disant objective et soumise à la pression d'écoles de gestion, de bureaux d'audits et des lois de l'état. Que veut dire, p.ex. : vouloir planifier et mesurer l' «impact» d'une mission qui est la mission de Dieu ?

Les meilleures règles sont vouées à l'échec, si elles ne sont pas fondées sur une spiritualité de la «mission à la manière du Christ». En la matière, le texte biblique fondamental se trouve en Phil. 2, où Paul écrit: «Ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres». (Phil 2: 3-4, TOB) Dans la 2e épître aux Corinthiens, Paul réinterprète cet abaissement  du Christ en termes économiques, quand il écrit: «Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus-Christ qui, pour vous, de riche qu'il était, s'est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté.» (II Cor. 8: 9. TOB). Il en résulte son exhortation à organiser la communion entre les Eglises de manière que personne ne vive dans l'excédent et personne dans la pénurie, mais qu'il y ait une égalisation. Je souhaite que Connexio comprenne le mot d'ordre «agir avec courage» de cette manière et s'engage dans ce sens dans l'Eglise et le monde. 


Jacques Matthey


Genève

’Comment comprendre la mission aujourd’hui’ Jacques Matthey (90 ko pdf) ancien directeur de programme du Conseil Oecuménique des Eglises